Côte d'Ivoire: La peur a changé de camp

Mardi 19 Mai 2015 - 21:39


Peut-on entrer dans l’histoire et en ressortir après ? Ou alors, si l’on croit quelqu’un en être sorti, serait-ce justement parce qu’il n’y est jamais vraiment entré ? Ce fut le débat qui m’opposa à certains de mes amis autour d’une agape arrosée de bonnes bouteilles de vin, ce week-end, à Yopougon. Ils étaient persuadés qu’on n’entre pas dans l’histoire pour en ressortir et moi je fus à court d’arguments pour exposer la pertinence de mon énoncé. Pourquoi je raconte cette anecdote ? Eh bien parce qu’en dépit de ce que m’ont dit ces amis, j’ai pourtant l’impression que le ministre Essy Amara me donne l’argument que je ne trouvais pas, même s’il est évident que l’instant d’une déclaration historique de candidature face à un Ouattara dont la violence est devenue un acte de légitimation absolue de sa personne, du moins, du point de vue du RHDP, n’accomplit pas l’essentiel de ce qu’il faut pour que l’on entre véritablement dans l’histoire d’un pays. Car c’est bien de cela qu’il s’agit… L’histoire d’un pays ! On peut donc ranger le refus de l’ancien ministre d’Houphouët-Boigny d’assumer l’engagement public de son représentant au nombre des àcôtés un peu moins réussis de la symphonie de ce vendredi. On peut même y ajouter cette obsession insupportable des organisateurs à vouloir coûte que coûte parquer les médias, un peu comme la racaille qu’ils n’avaient pas voulu inviter, les faisant ainsi bousculer par les molosses qui leur servent de gardes de corps et enfin l’excès d’autoritarisme inexplicable du maître de cérémonie demandant intempestivement le silence à une réunion qui était tout sauf un rituel mortuaire spécifique au milieu des actes  de signature des différents leaders. A quoi servait en effet un tel silence ? Pour le reste, il n’y aura pas meilleur façon pour monsieur Essy Amara de s’isoler politiquement s’il ne prend pas la peine d’examiner le contexte national actuel où même les traîtres se vendent à plusieurs pour rendre un peu plus crédible leur prix. Au surplus, il faudra bien analyser le décorum de cette cérémonie, particulièrement l’effervescence engendrée par cette union, pour saisir toutes les subtilités des attentes des Ivoiriens. Pour avoir été en effet en contact avec certains pro-Essy, plutôt trop convaincus de leur bon droit naturel à assumer le leadership de la coalition nationale pour le changement, j’aurais un peu plus tendance à conseiller la modestie à l’ancien ministre des Affaires étrangères d’Houphouët-Boigny. Il serait d’une urgence capitale qu’il écoute bien les retours instantanés renvoyés par cette cérémonie et par les milliers d’Ivoiriens qui se sont rendus à l’hôtel Belle Côte. Notamment sur les questions liées à la libération des prisonniers politiques, à commencer par celle du président Laurent Gbagbo, la dissolution de la commission électorale prétendument indépendante qui s’apprête à organiser les élections de 2015 après que son président Youssouf Bakayoko ait mis le feu au pays cinq années plus tôt avant de se retrouver en sécurité à Paris où se trouvaient ses commanditaires et sur la suppression de la sécurité clanique dont on observe quotidiennement les dérives… Ces questions-là sont essentielles parce que de leur résolution dépendent à la fois la stabilité de notre pays, la sécurité des Ivoiriens et notre communauté de vie. Et les Ivoiriens que j’ai entendus aussi bien à cette cérémonie de signature de la charte de la coalition nationale pour le changement que ceux avec qui je discute régulièrement ont tellement conscience des problèmes qui minent leur avenir qu’ils me semblent moins avoir besoin d’un héros national rivé sur sa carrière personnelle que d’un leader décidé à encadrer leur colère. Ne pas le savoir, c’est non seulement se tromper de combat, mais c’est surtout  prendre ses désirs pour de la réalité…Les journaux du RDR ou du pouvoir, c’est selon, ont donc bien fait de relever ce couac mais si crime il y a, il ne profite point à Ouattara. Il discrédite d’abord et avant tout Essy Amara lui-même. Car le chef de l’Etat va devoir accepter de parler des problèmes qu’il a toujours balayés du revers de la main. En cinq ans, Alassane Ouattara a en effet refusé de libérer les prisonniers politiques qui croupissent par centaines dans les prisons ivoiriennes. Aidé par la traîtrise de l’ancienne direction du FPI qui s’est plutôt lancée dans une politique de collaboration éhontée avec son pouvoir, le sortant croyait alors détenir l’arme absolue contre l’ancien président ivoirien dont il a toujours eu si peur, en dépit de son emprisonnement loin du pays. Divisant ainsi le FPI pour mieux régner, le régime n’avait plus qu’à se retrouver face à ce qui restait alors d’une opposition sans attache réelle avec le peuple et donc sans légitimité et dont les leaders sont largement méconnus. Mais Ouattara a trop rêvé. Croyant que le « tout terreur » suffirait.  Maintenant, il va devoir réparer les torts qu’il a causés depuis son irruption sur la scène politique ivoirienne parce que douze partis en colère ne lui laissent plus le choix. Au demeurant, il y a un autre face-à-face auquel Ouattara ne pourra plus échapper. Notamment celui qu’il avait refusé à Gbagbo quelques heures après la chute de celui-ci. En effet, dans l’euphorie de cette victoire apocryphe du 11 avril, il n’y eut personne pour envisager la confrontation qui se dessine aujourd’hui, encore moins pour se souvenir que la vie est une roue qui tourne inlassablement. Sans doute trop occupé à menacer la vie des autres, Ouattara ne pensait qu’il y aurait un moment où la peur changerait de camp. Comme aujourd’hui.


Source: Aujourd’hui / N°890




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