Côte d'Ivoire: La fête de la liberté a t-elle encore un sens ?

Vendredi 29 Avril 2016 - 13:45





Ce samedi 30 avril 2016, la majorité de la gauche ivoirienne représentée par le FPI (Front Populaire Ivoirien) fêtera la "LIBERTE". Cette fête est entrée dans la coutume de ce parti depuis plus de deux décennies. Ce fut une décision de célébration de la renaissance du multipartisme, promesses de libertés dans notre pays, après 30 années de parti unique du PDCI (Parti démocratique (?) de Côte d'Ivoire)

En fait, la pression de la rue avait fini par avoir raison de la dictature de l'Houphouétisme. Le Vieux Houphouët qui, dans une rhétorique absurde, osait affirmer: "Je préfère l'injustice au désordre", avait fini par comprendre que c'est l'injustice émanant de sa politique qui était la mère du désordre qui troublait ses nuits depuis plusieurs mois. La 30 avril 1990, il dut se résoudre enfin à autoriser le multipartisme. Ainsi, le 30 avril 1990 marquait le début d'une ère nouvelle, promesse de Liberté, promesse des libertés.

Cependant les choses n'étaient pas si évidentes et si faciles dans les débuts. L'enfant qui venait de naître devait être empêché de croître pour conquérir le pouvoir d'Etat. Pour la dictature régnante, l'aube de la liberté devait également signifier son crépuscule. Ce fut l'ère des grandes répressions et  persécutions des opposants. Houphouët crachait du feu en utilisant l'appareil répressif de l'Etat pour mater et persécuter l'opposition.C'était la preuve que le multipartisme accordé n'était pas un cadeau offert à l'opposition, mais le début d'une nouvelle épreuve de courage et de détermination pour la conquête des libertés.

 S'opposer au vieux dictateur était un crime de lèse majesté qu'il fallait châtier. Le point culminant de cette période fut le complot du 18 février 1992. Accusés de trouble à l'ordre public et de vandalisme, plusieurs leaders de l'opposition, dont Laurent Gbagbo et son épouse, ainsi que plusieurs militants ont été arrêtés, bastonnés et jetés en prison, à la suite d'une marche populaire pacifique pour réclamer justice suite à la répression nocturne d'étudiants à la cité universitaire de Yopougon, ayant occasionné des viols et des morts.

Certes Houphouët Boigny crachait du feu. Mais la témérité de l'opposition la faisait avancer au milieu de mille périls. Tant que la colonne vertébrale, Laurent Gbagbo, tenait debout, l'opposition ne faisait qu'avancer. Car il ne fallait pas décevoir les attentes nées du multipartisme par la compromission et la couardise. Le multipartisme n'était qu'une promesse de liberté dont la réalisation dépendait de la témérité de tous. Et la soif ardente de liberté qui animait plusieurs ne pouvait qu'être un stimulateur naturel de cette témérité qui nous fait aujourd'hui tragiquement défaut.

"L'esclave perd tout dans ses fers jusqu'au désir d'en sortir. ", nous fait remarquer le philosophe Jean Jacques Rousseau dans son oeuvre DU CONTRAT SOCIAL. Cette pensée si saisissante reflète tristement la réalité socio-politique de notre pays depuis le 11 avril 2011. La terreur qui a chassé le Président Laurent Gbagbo du pouvoir depuis cette date, par son règne à la fois bruyant et silencieux, a fini par émousser toutes les ardeurs des opposants. Ceux qui ont voulu faire acte de témérité ont été jeté en prison et se retrouvent dans l'oubli comme morts depuis des lustres. Qui ne se rappelle de ses cris : "Libérez Anaki! Libérez Anaki ! " , dans les rues d'Abidjan, du temps où le FPI, dans l'ardeur de sa jeunesse, possédait encore toute sa virilité pour exiger la libération d'un de ses leaders, d'un de ses membres emprisonné  .Cet Anaki Kobéna avait-il, lui seul, plus de valeur que tous ces leaders et responsables de l'opposition actuellement incarcérés?
Quel encouragement un tel manque de réactivité efficace vis-à-vis des militants et leaders incarcérés peut-il donner aux autres militants et sympathisants, s'ils doivent être condamnés à l'oubli une fois en détention pour avoir réclamé justice, liberté et démocratie ?

Une fête de la liberté a-t-elle encore un sens quand partout, dans notre pays,  les libertés sont violées, quand règne l'injustice, quand des meetings de l'opposition sont interdits ou réprimés,  quand des livres sont interdits de vente, quand des leaders, militants et sympathisants de l'opposition sont injustement emprionnés ?   A moins qu'elle soit une journée commémorative d'un évènement passé, cette fête de la liberté pourrait avoir un sens. Mais une telle commémoration est de facto l'aveu d'un échec. Car elle serait la preuve que nous avons échoué à tenir toutes les promesses de liberté portées par cette aube du multipartisme. Un échec qui nous fait célébrer, sous le mode du souvenir, un évènement passé, en l'occurrence la renaissance du multipartisme, alors que l'idéal aurait voulu que nous célébrions la  liberté qu'était sensé réaliser cet avènement.

Dans le fond, sans se voiler d'illusions, la liberté, dans le contexte actuel, ne saurait être fêtée comme quelque chose que nous possédons et dont nous jouissons au quotidien. Et si cette fête de la liberté n'est rien de plus qu'une commémoration de l'avènement du multipartisme, cela doit interpeller chaque homme et chaque femme de gauche sur la nécessité et l'urgence du combat à mener avec intelligence, abnégation, témérité et détermination pour la conquête des libertés.

La liberté est cadavérique. Ce tragique constat doit interpeller la gauche ivoirienne désunie et désorganisée. Il est donc impérieux de réfléchir à la nature et aux moyens de la lutte qui pourraient opérer la résurrection de cette liberté à laquelle nous sommes tant attachés. Une telle réflexion s'impose quand ici et là des meetings, des conférences et autres déclarations ont montré leurs limites face à la dictature régnante. 

Comment instaurer un nouveau rapport de forces à l'avantage de l'opposition ? Tel doit être l'interrogation essentiel devant orienter les réflexions et les actions de l'opposition.  Sans cela, nous serons encore très loin de gagner le combat politique dans les 10, 20 et 30 années à venir. Ne nous abusons pas ! Ne l'oublions surtout pas ! Ce RHDP (Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix) qui règne aujourd'hui sur notre pays, n'est rien d'autre que le PDCI morcelé et uni qui, du temps du parti unique, a régné 39 années durant sans alternance, en foulant aux pieds les exigences de la démocratie.

 Il s'agira donc d'un véritable bras de fer entre ceux qui veulent reconquérir le pouvoir perdu dans les conditions que nous savons et ceux qui veulent conserver le pouvoir qu'ils ont reçu des mains de leurs maîtres dans ces mêmes conditions. Dans ce bras de fer, seul notre capacité à faire preuve d'abnégation, de témérité et de détermination dans l'action pourra nous faire triompher. Dans le cas contraire, il nous faudra croiser les bras et attendre la bienveillance de la Providence pour que les loups du moment se transforment en agneaux et nous fassent jouir des libertés constitutionnellement garanties, et qu'ils nous cèdent le pouvoir sur un plateau d'or, après avoir renoncé à leur gloutonnerie du pouvoir.

Yoro Polinovici.

 




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