Côte d'Ivoire : KKB, l'homme qui voulait "tuer" le père

Ambitieux, Bertin Konan Kouadio a fini par se retourner contre son mentor en politique, Henri Konan Bédié. Jusqu'à lui disputer la tête du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), lors du congrès prévu du 3 au 5 octobre.

Mardi 1 Octobre 2013 - 10:33


Côte d'Ivoire : KKB, l'homme qui voulait "tuer" le père
Il s'y voit déjà. "Je gagnerai ce congrès, fanfaronne Bertin Konan Kouadio, dit KKB. Si je n'en avais pas la certitude, je n'aurais jamais été candidat." À bientôt 46 ans, le président des jeunes du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) et député de Port-Bouët brigue la présidence de son parti, quitte à s'opposer frontalement à l'ancien président Henri Konan Bédié. Ni plus ni moins.
Ce matin de septembre, KKB est à Paris. Entouré de quatre membres "de son équipe", il parle avec entrain et parle beaucoup. En un peu plus de un an, lui l'outsider que personne n'avait vu venir est devenu une sorte de bête médiatique qui enchaîne les interviews et multiplie les déplacements. Chaque fois, il distille phrases-chocs et formules qui font mouche. Le PDCI, répète-t-il, "n'est plus que l'ombre de lui-même et a perdu tous les combats : la présidentielle de 2010, les législatives de 2011 et les municipales et les régionales de 2013. Les dirigeants actuels doivent passer la main". Comprendre : Bédié, 79 ans dont vingt à la tête du parti, doit prendre sa retraite.

 
Les barons du PDCI acquis à la cause de HKB

 
"Courageux", "audacieux" pour les uns, "agitateur", "ingrat" pour les autres (Bédié lui-même l'a qualifié de "soldat perdu"), KKB divise. Il y a encore quelques mois, peu le prenaient vraiment au sérieux. Il agaçait. Les avis se sont faits plus tranchés encore lorsqu'il a paru ouvrir la voie à la contestation. En janvier, c'est Kouassi Yao, ex-secrétaire général de la présidence de la République sous Bédié, qui a annoncé sa candidature. En août, Alphonse Djédjé Mady, secrétaire général du parti, a fait de même lors d'une conférence de presse à laquelle assistaient plusieurs poids lourds du PDCI, dont Georges Ouégnin, ancien directeur du protocole d'État. Quelques jours plus tôt, une vingtaine de députés PDCI avaient publié une lettre ouverte invitant Bédié à s'effacer.
"Ce n'est pas nous qui lui demandons de partir, ce sont les statuts du parti, qui fixent la limite d'âge à 75 ans", s'emporte KKB. Oui, mais la volonté du "Sphinx de Daoukro" de changer les statuts lors du congrès du PDCI, prévu du 3 au 5 octobre à Abidjan, est un secret de Polichinelle. Et rares sont les observateurs de la vie politique ivoirienne à ne pas parier sur sa reconduction.
"Bédié n'est pas né de la dernière pluie. Il maîtrise mieux que quiconque les textes et les rouages du parti", dit l'un d'eux. "Les barons du PDCI, ceux qui vont voter lors du congrès, sont acquis à sa cause, avance un autre. Beaucoup lui doivent d'être au poste qu'ils occupent aujourd'hui." La "machine" Bédié a déjà montré son efficacité en 2002, lors du dernier congrès du parti. Revenant alors d'un exil de deux ans en France, Bédié avait tout de même réussi à s'imposer. À l'époque, un homme s'était battu pour lui : Bertin Konan Kouadio. "J'étais le petit chouchou de Bédié, reconnaît-il. Pendant son exil, à son retour et jusqu'à très récemment, il m'écoutait." Les observateurs de l'époque se souviennent d'une relation presque filiale entre les deux hommes.
Leur rencontre remonte au milieu des années 1990. Bédié a succédé à Félix Houphouët-Boigny à la tête du pays tandis que KKB étudie l'allemand à l'université de Cocody (Abidjan). Sur les campus, il est de ceux qui s'opposent à la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (Fesci), dirigée successivement par Martial Joseph Ahipeaud, Guillaume Soro puis Charles Blé Goudé. "Nous étions adversaires, raconte KKB. Et s'ils avaient le dessus, c'était toujours par la violence. Nous, nous privilégiions le combat d'idées." KKB milite au sein de la Cellule estudiantine de réflexion et d'action concrète (Cerac, pro-PDCI) puis à la Jeunesse du PDCI, créée en 1991 - une organisation dont il prendra la tête en 2003.
 
Le fils qui veut tuer le père
 
Durant toutes ces années, KKB a toujours soutenu Bédié. Même au plus fort du débat sur l'ivoirité ? "À l'origine, c'était un concept culturel destiné à rassembler les Ivoiriens. C'est ensuite qu'elle a été galvaudée, avec les conséquences que l'on connaît. Il nous faut refermer cette triste parenthèse de notre histoire." Il ajoute : "Si nous avions été habiles et avions admis dès 1993 qu'Alassane Ouattara devait participer au jeu démocratique, il n'aurait pas eu l'audience qu'il a eue par la suite. C'est le PDCI qui a créé Ouattara."
Critique, KKB ne l'est en réalité que depuis peu. Certains militants parlent de frictions avec Bédié apparues en 2007, au moment de la formation du nouveau gouvernement. KKB aurait peu apprécié que son nom ne soit pas proposé au Premier ministre Guillaume Soro. Mais lui a une autre version : "Depuis la défaite de Bédié à la présidentielle de 2010, je considère que ma mission à ses côtés est terminée. Sa campagne électorale a été une démission totale. Bédié a trahi les militants, il a trahi la mémoire d'Houphouët, il m'a trahi." Peut-être. Mais en 2011, cela ne l'a pas empêché de se faire élire député sous la bannière du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), une coalition où l'on retrouve le PDCI et le Rassemblement des républicains (RDR) de Ouattara.
À la veille du congrès, l'alliance avec le RDR était dans toutes les têtes. La reconduction de Bédié rendrait peu probable une candidature PDCI à la présidentielle de 2015, alors que Ouattara a déjà annoncé qu'il chercherait à être réélu. Mais ce scénario, ni KKB, ni Djédjé Mady, ni Kouassi Yao ne veulent en entendre parler. "La vie du PDCI doit-elle s'arrêter là où s'arrête Bédié ? S'il ne veut pas être candidat, on peut trouver quelqu'un d'autre", lâche KKB.
L'histoire classique du fils qui veut tuer le père ? L'affiche est alléchante. Mais un homme d'appareil comme KKB croit-il vraiment pouvoir l'emporter avec si peu d'appuis de cadres du parti ? Pense-t-il, dans cette partie de billard à trois bandes, pouvoir se présenter en 2015 ? Roule-t-il pour quelqu'un d'autre ? À Abidjan, les suppositions vont bon train. On avance le nom de Charles Konan Banny, l'ancien Premier ministre, qui vient de se prononcer pour la présence d'un candidat PDCI dans la course à la magistrature suprême, ou celui de Guillaume Soro, le président de l'Assemblée nationale, qui viserait lui 2020...
 
Le fruit d'un métissage ivoirien

 
Lorsqu'on lui pose la question, l'intéressé esquive. Il préfère parler de ses atouts de candidat, de son admiration pour Houphouët-Boigny et de ses attaches familiales... Né dans le sud de la Côte d'Ivoire d'une mère dida et d'un père baoulé (planteur de cacao), il parle volontiers de sa demi-soeur bétée et de sa femme mi-apollo, mi-agnie. "Je suis le fruit d'un métissage ivoirien et j'ai des liens très fort avec ce pays", dit-il. Profession de foi en main, il détaille les premières mesures qu'il mettrait en place s'il était élu, comme "l'association plus grande des militants à la prise de décision". "Je ne serai pas un président rancunier, mais rassembleur", promet-il. Avant d'ajouter, un brin insolent : "J'entretiendrai la chaîne des générations au sein du parti, car c'est elle qui fait notre force."
 
Il leur faudra mettre la main à la poche
 
Réuni le 19 septembre, le bureau politique du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) a fixé à 18 millions de F CFA (27 000 euros), non remboursables, la somme nécessaire pour pouvoir être candidat à la tête du parti. Cette participation, explique-t-on, doit servir à l'organisation du congrès, mais les candidats dissidents y voient une volonté de les empêcher de se présenter. "C'est une décision hallucinante, s'indigne Alphonse Djédjé Mady, secrétaire général du PDCI. Il faut à peine plus pour pouvoir se présenter à la présidentielle ! Et encore, c'est remboursable si vous obtenez 10 % des voix !" Dans le camp de Bertin Konan Kouadio, on assure que la somme sera payée.






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