Côte d'Ivoie/ Tyrannie et cruauté du régime d'Alassane Ouattara: Les dernières révélations d'Amenesty International

Dans son dernier rapport daté du 31 janvier 2013 et publié dans le courant du mois de février, Amnesty international a dressé un sombre tableau de la situation des droits de l'homme en Côte d'Ivoire. L'Organisation internationale de défense des droits de l'homme a mis à nue la tyrannie et la cruauté du régime d'Alassane Ouattara dans ce rapport intitulé "Côte d'Ivoire: La loi des vainqueurs". Un régime qui continue de faire de la répression de ses opposants politiques son jeu de prédilection. Nous vous proposons un large extrait de ce rapport, présentant le visage hideux d'un régime qui dévoile sa terreur, partie autrefois secrète de son programme de gouvernement.

Vendredi 8 Mars 2013 - 08:44


Dans un camp de torture du régime dramanien
Dans un camp de torture du régime dramanien
3. UNE RÉPRESSION AU NOM DE LA SÉCURITÉ


La vague d’attaques, qui a ciblé des objectifs militaires et stratégiques en 2012, a entraîné des dizaines d’arrestations et a permis aux autorités de justifier par des considérations sécuritaires une politique de répression à l’encontre de toute personne soupçonnée d’être impliquée dans ces actes ou d’être plus largement hostile au gouvernement.

Tout au long de l’année 2012, la police militaire et les FRCI ont procédé, sans aucun mandat d’arrêt et à toute heure du jour et de la nuit, à l’interpellation d’individus se trouvant à leur domicile, dans des lieux publics ou sur leur lieu de travail. Ces personnes ont été détenues parfois durant de longues périodes dans des lieux de détention non reconnus comme tels et où beaucoup d’entre elles ont été victimes de tortures et de mauvais traitements. Certaines ont été inculpées, souvent sur la base d’« aveux » extorqués sous la torture, d’une longue liste de charges similaires, notamment d’atteinte à la défense nationale, d’attentat ou de complot contre l’autorité de l’État et de constitution de bandes armées. D’autres ont été libérées sans inculpation suite à plusieurs semaines de détention arbitraire et parfois après avoir payé des rançons à leurs geôliers.

Si les arrestations de partisans avérés ou présumés de Laurent Gbagbo n’ont jamais vraiment cessé depuis l’arrestation de l’ancien président en avril 2011, elles se sont multipliées suite à la recrudescence des attaques menées en 2012. Ainsi, en juin 2012, dans les jours qui ont suivi l’embuscade tendue dans le village de Taï, à la frontière libérienne - au cours de laquelle sept Casques bleus nigériens de l’ONUCI et au moins huit civils ont été tués -, les FRCI ont mené des opérations de ratissage arrêtant des individus aussi bien à Abidjan qu’à San Pedro et à Tabou. Il en a été de même, en août 2012, après l’attaque du camp militaire d’Akouédo, à Abidjan et, un mois plus tard, en septembre, après l’attaque du camp de gendarmerie de Port Bouët et du village de Noé, à la frontière avec le Ghana.

Si les autorités ont le droit et le devoir de lutter contre les manœuvres de déstabilisation du pays, toutes les informations recueillies par Amnesty International durant sa mission de recherche auprès de dizaines de détenus et d’anciens détenus montrent que les FRCI et la police militaire sont allées bien au-delà d’une tâche légitime de maintien de l’ordre en arrêtant de manière arbitraire et en torturant des dizaines de personnes afin de leur extorquer des « aveux ».


3.1. DIFFICULTÉS RENCONTRÉES PAR AMNESTY INTERNATIONAL POUR ACCÉDER AUX DÉTENUS


Avant de se rendre en Côte d’Ivoire, mnesty International a envoyé un courrier officiel aux autorités ivoiriennes demandant à visiter toutes les personnes inculpées d’atteinte à la sécurité de l’État et autres infractions connexes.

Cependant, une fois arrivée sur place, la délégation d’Amnesty International n’a obtenu que tardivement l’autorisation de visiter ces détenus et ce, après de nombreuses démarches. Si une fois l’autorisation obtenue, les délégués d’Amnesty International ont pu travailler en toute liberté et en toute confidentialité dans les lieux de détention qu’ils ont été autorisés à visiter, l’organisation n’a pas eu accès à tous les lieux de détention souhaités. À Abidjan, les délégués ont pu rencontrer des détenus à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA), la principale prison de la capitale économique, et a pu visiter deux lieux de détention non reconnus comme tels : le Génie militaire (quartier général de la police militaire) et l’Établissement de gestion et de service (EGS). Par contre, en dépit de l’envoi de plusieurs courriers adressés au ministère de l’Intérieur, la délégation n’a pas eu accès à la Direction de la surveillance du territoire (DST). Pour ce qui est de la Brigade anti-émeute (BAE), un des responsables de ce lieu a affirmé à Amnesty International qu’aucun détenu ne s’y trouvait à ce moment-là. La délégation a également demandé à visiter le camp militaire situé Place de la Liberté à Abidjan où de nombreuses personnes ont été détenues mais le responsable de ce camp a déclaré aux délégués qu’il « n’y avait pas de violon [cellule de détention] » et il ne les a pas autorisés à faire un tour des lieux.
Par ailleurs, Amnesty International s’inquiète du fait que, lors de sa visite au Génie militaire, les responsables ont soustrait des individus de leur lieu de détention, puis ont exercé des menaces sur les détenus avec lesquels les délégués se sont entretenus.
Ces événements se sont produits lors de cette visite au Génie militaire, le 5 octobre 2012, au cours de laquelle les délégués ont ainsi appris que la plupart des autres personnes arrêtées avaient été déplacées. Un détenu a expliqué : « Hier, quand ils ont appris votre venue, les FRCI ont demandé à certains prisonniers de porter des treillis militaires pour cacher le fait que nous étions des civils. Peu de temps avant votre venue, ils ont emmené 53 détenus dans un véhicule pour une " promenade en ville " ».

Au lendemain de la visite d’Amnesty International au Génie militaire, tous ces détenus ont été déférés à la MACA où les délégués ont pu les rencontrer quelques jours plus tard. L’un de ceux avec lesquels les délégués s’étaient entretenus au Génie militaire a déclaré : « Lorsque vous êtes partis, ils nous ont convoqués et nous ont demandé ce qu’on avait " raconté aux Blancs ". Ils ont ajouté : " Si on est mouillé, vous êtes morts "». Quant aux détenus qui avaient été déplacés avant la visite de la délégation, ils ont confirmé avoir été " emmenés pour une promenade ". Ces personnes ont ajouté : « Nous sommes restés enfermés plusieurs heures dans un véhicule en attendant votre départ ».
Le recours à la dissimulation de détenus ne semble pas être une pratique isolée. D’autres détenus ont indiqué à Amnesty International avoir été cachés lors d’une visite de l’ONUCI au camp militaire des FRCI à San Pedro en août 2012.
Ces manœuvres sont particulièrement inquiétantes car elles indiquent une volonté de certains responsables militaires de soustraire à la surveillance d’organes de défense des droits humains des détenus qui pourraient avoir été victimes de torture et autres violations graves des droits humains.


3.2. ARRESTATIONS ET DÉTENTIONS ARBITRAIRES


En dépit de ces tentatives de cacher la réalité des conditions de détention, Amnesty International a pu rencontrer plus d’une cinquantaine de détenus et anciens détenus à Abidjan. L’analyse et le recoupement de tous les récits et témoignages recueillis permettent d’esquisser une typologie et des tendances marquantes de ces arrestations et détentions.
Sans se prononcer sur le bien-fondé des accusations pesant sur les personnes arrêtées et détenues, Amnesty International est gravement préoccupée par le caractère systématique des nombreuses irrégularités qui ont accompagné ces arrestations et détentions :
Un grand nombre de ces arrestations ont été menées en dehors de tout cadre légal (Voir Section 6.2.1.) par des éléments de la police militaire qui ont clairement outrepassé leur mandat en s’octroyant le droit d’arrêter et de détenir au secret durant des longues périodes des militaires et des civils. Dans d’autres cas, des personnes ont été arrêtées par des soldats des FRCI qui ne sont pas habilités à procéder à des interpellations. Le caractère arbitraire et illégal de ces arrestations est également illustré par le fait que des éléments de la police militaire et des FRCI ont mis en place un véritable système de racket, conditionnant la libération de certains détenus au paiement d’importantes rançons.
De nombreuses arrestations - menées dans le cadre d’opérations de ratissage suite aux vagues d’attaques visant des cibles militaires et stratégiques - semblent avoir pris la forme d’arrestations de masse dont le caractère punitif et arbitraire est particulièrement inquiétant. Il est important, à cet égard, de souligner que, parmi les personnes arrêtées et soupçonnées d’implication dans les attaques contre les forces de défense et de sécurité, nombreuses semblent être celles qui ont été interpellées principalement en raison de leur appartenance ethnique et de leurs opinions politiques.
Les personnes arrêtées ont fréquemment été détenues dans des lieux de détention non reconnus comme tels, durant de longues périodes au secret, sans accès à leurs proches, médecins ou avocats.

Dans les divers lieux de détention non reconnus comme tels (camps militaires, résidences privées, infrastructures publiques ou privées réquisitionnées par les FRCI), de nombreux détenus ont affirmé avoir été soumis à des conditions de détention éprouvantes, à des menaces de mort (y compris des menaces de mort visant leurs proches) et à des tortures dans le but d’obtenir des « aveux » ou de punir et humilier.
Au-delà du non-respect de ces garanties essentielles en matière de protection des détenus, c’est l’ensemble de la procédure judiciaire qui apparaît contraire aux normes fondamentales du droit international et de la législation ivoirienne (refus d’accès à un avocat, procès-verbaux falsifiés et dictés par les militaires responsables des interrogatoires et surtout « aveux » extorqués sous la torture).

Par ailleurs, il semble que les autorités judiciaires n’aient pas ouvert d’enquête suite aux allégations de torture faites par certains de ces détenus et ce, en violation des dispositions de la Convention des Nations unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants (ratifiée par la Côte d’Ivoire en 1995). Cet instrument prévoit notamment en son article 12, que « Tout État partie veille à ce que les autorités compétentes procèdent immédiatement à une enquête impartiale chaque fois qu'il y a des motifs raisonnables de croire qu'un acte de torture a été commis sur tout territoire sous sa juridiction ». Cette disposition fait donc obligation aux États parties d’ouvrir de telles enquêtes même lorsque la victime ou ses proches n’ont pas déposé ou nont pas osé déposer une plainte formelle devant la justice.

3.2.1. CONFISCATION DES POUVOIRS DE POLICE ET DE JUSTICE PAR LES MILITAIRES


Comme nous lavons vu plus haut (voir Section 2.2.3.), les FRCI et la police militaire ont totalement marginalisé les forces de police et de gendarmerie globalement soupçonnées d’être des partisans de l’ancien président Laurent Gbagbo.
Les militaires ont ainsi assumé des fonctions de police sans être formés à ces tâches qui doivent s’effectuer dans le respect de l’état de droit et des normes relatives aux droits humains. Les FRCI et la police militaire ont interpellé des individus - des militaires aussi bien que des civils - sans respecter les moindres règles en la matière : présentation d’un mandat d’arrêt, proportionnalité dans le recours à la force lors de l’arrestation, interdiction de procéder à des arrestations pour des motifs purement politiques ou ethniques. Non contents de se substituer à la police et à la gendarmerie, les militaires se sont octroyé des fonctions d’enquêteurs et d’officiers de police judiciaire, réduisant ainsi à néant le peu d’autonomie que la justice ivoirienne avait pu préserver au cours de la dernière décennie.
Ainsi, de nombreux civils ont été arrêtés par les FRCI alors que les militaires ne sont aucunement habilités à procéder à ce type d’arrestations. C’est le cas d’un jeune homme sans emploi, âgé de vingt-huit ans, qui a été arrêté le 11 août 2012 par les FRCI. Celui-ci a raconté :
« Je me rendais sur un chantier vers 14 h pour trouver du travail. Des membres des FRCI m’ont arrêté, m’ont fouillé et m’ont mis dans le coffre de leur voiture. Je me suis retrouvé au camp IIAO de Bassam [Institut industriel d’Afrique de l’ouest]. Ils m’ont demandé où étaient cachées les armes, et m’ont frappé. Ensuite, ils m’ont remis dans le coffre de la voiture et m’ont emmené en bord de mer. Ils ont menacé de m’exécuter si je ne disais pas la vérité. Ils m’ont frappé à nouveau, m’ont remis dans le coffre et on est retourné au camp. Ils m’ont demandé de dénoncer des gens qui auraient fait venir des armes par bateau. »
Lorsque Amnesty International a rencontré cette personne en octobre 2012, celle-ci se trouvait toujours dans un lieu de détention non reconnu, l’
É tablissement de gestion et de service (EGS), et elle n’avait toujours pas vu d’officier de police judiciaire .
Dans un autre cas, des éléments de la police militaire ont arrêté, sans distinction, toutes les personnes se trouvant en compagnie de l’individu qu’ils recherchaient. Cette arrestation a eu lieu à Cocody, un quartier d’Abidjan, le 17 août 2012, dix jours après l’attaque contre le camp militaire d’Akouédo et au lendemain d’une attaque lancée contre les points stratégiques de la ville de Dabou. L’homme initialement visé par l’arrestation a raconté à la délégation d’Amnesty International :
« J’étais chez moi en compagnie de trois amis. Un infirmier était en train de me soigner le pied lorsque plusieurs membres des FRCI sont arrivés en armes. Ils ont fouillé ma maison et ma chambre et m’ont accusé d’être impliqué dans les attaques d’Akouédo et de Dabou. J’ai nié les faits mais ils nous ont tous embarqués, même mon infirmier ! Nous nous sommes retrouvés au Génie militaire dans une salle où se trouvaient plus de 100 personnes qui ne portaient qu’un slip. Il était difficile de se mouvoir dans la pièce tant elle était bondée. Il n’y avait pas de matelas et les détenus dormaient à même le sol. »

Cet homme ainsi que les personnes arrêtées avec lui, ont été libérés quelques jours plus tard sans inculpation ni jugement.
Dans un autre cas, trois personnes ont été arrêtées, fin septembre 2012, après avoir protesté contre l’irruption de FRCI dans un bar d’Abidjan vers 22 heures pour fouiller les clients. Le gérant de ce bar a raconté à Amnesty International :
« Des FRCI, dont un portait une arme, sont entrés dans le bar vers 22 heures et ont demandé à mes employés d’arrêter la musique pour effectuer une fouille. Je me suis interposé et j’ai pris un coup. Ils m’ont arrêté avec deux autres personnes, y compris le DJ. On a été détenu deux jours à la BAE dans des conditions épouvantables. Il devait y avoir près de 500 personnes. On nous empêchait de dormir. Certains détenus ont commencé à se plaindre, le commandant est arrivé et a tiré en l’air en disant : " Je peux vous garder autant de jours que je veux ". »
Les FRCI et éléments de la police militaire n’ont pas seulement détenu des individus dans des conditions de détention qui s’assimilent à la torture ou autres mauvais traitements. Ils les ont également laissés à la merci d’autres codétenus sans aucune protection. C’est le cas au Génie militaire où des personnes arrêtées dans le cadre de cette répression ont été détenues dans la même cellule que des militaires incarcérés pour infractions pénales ou manquement à la discipline. Dans au moins deux cas, des militaires détenus pour ce type d’infractions ont passé à tabac deux codétenus civils qui seraient décédés des suites de cette agression.
Mi-août 2012, un détenu, ingénieur de profession, a été violemment frappé par deux codétenus militaires. Plusieurs témoins ont raconté la scène à Amnesty International. L’un d’eux a précisé :
« J’ai été arrêté le 17 août [2012] à 6h30 aux Deux Plateaux [quartier d’Abidjan]. Quand je suis arrivé au Génie militaire, il faisait chaud. Il y avait dans la cellule d’autres prisonniers dont des militaires qui avaient été punis pour mauvaise conduite. Ces militaires jouissaient de petits avantages. Ils pouvaient sortir la nuit et c’est eux qui gardaient le peu d’eau qui nous était destinée. Un jour, un détenu, un ingénieur, avait très soif. Il a réclamé de l’eau à un militaire détenu avec nous. Celui-ci a refusé. L’ingénieur a insisté en disant qu’il avait très soif. Le militaire s’est jeté sur lui et l’a frappé. Il lui a donné des coups de pied et des coups de poing et l’a frappé avec sa ceinture. Un autre militaire a prêté main forte à son collègue. L’ingénieur est tombé, il s’est évanoui. Les détenus ont frappé à la porte pour appeler les gardes. Il a été emmené à l’hôpital, il n’est plus revenu. On raconte qu’il est mort des suites de ces coups. »
Une autre personne, qui a été brièvement détenue au Génie militaire entre le 17 et le 20 août 2012, a raconté à Amnesty International :
« Dans ma cellule connue sous le nom de Blockhaus, il y avait trois militaires FRCI qui étaient détenus avec nous. Ils avaient la possibilité de quitter la cellule le soir et de garder le bas de leur pantalon qui était en treillis militaire. Un des détenus civils qui était malade et qui avait une cicatrice voulait sortir un soir pour uriner. Il a été battu par un militaire avec sa ceinture. On l’a emmené à l’hôpital le lendemain, on ne l’a plus revu.»
Arrêtant et détenant des individus selon leur bon vouloir et sans rendre compte de leurs actes à qui que ce soit, les éléments de la police militaire et les FRCI ont également instauré une « procédure de libération » fondée sur le paiement de rançons. Un grand nombre de détenus et d’anciens détenus ont indiqué à Amnesty International qu’au Génie militaire, « les gens sont libérés contre le paiement d’une somme fixée entre le responsable de la police militaire et les parents des détenus ». Une autre personne, détenue quelques jours à la BAE, a dit à Amnesty International : « Là-bas, on vous faisait durer pour que les parents viennent payer pour vous libérer. Si mes parents n’avaient pas payé, je serais encore au trou . »
Un cas montre clairement la manière dont des militaires n’hésitent pas à aller chercher la rançon ou le complément de rançon au domicile des parents de détenus. Le chef du personnel d’une société d’Abidjan, arrêté le 27 août 2012 et détenu quelques jours à l’EGS, a raconté la manière dont ses proches avaient payé pour obtenir sa libération :
« Ils m’ont détenu deux jours et m’ont dit que si je voulais sortir, mes parents devaient payer. Ils demandaient la somme de 70 000 francs CFA [environ 110 euros]. Ma famille a payé un premier versement de 50 000 avant ma libération. Le deuxième versement a été effectué chez moi. Mes geôliers m’ont accompagné à mon domicile pour réclamer la somme restante mais, une fois sur place, ils ont demandé une somme plus élevée. Ma famille a expliqué qu’elle n’avait pas d’argent. Finalement, ils se sont fatigués et ils sont partis. »
Le paiement d’une rançon ne semble pas toujours être synonyme de libération. Un détenu, rencontré par Amnesty International à la MACA, a raconté que, lors de sa détention au Génie militaire, en août 2012, « le chef de poste a soutiré la somme de 85 000 CFA [environ 130 euros] auprès de mon frère mais je n’ai pas été libéré. Quand mon frère a été le revoir pour protester, il a menacé de s’en prendre à lui et de l’arrêter également . »
Ainsi, de la phase d’arrestation à celle d’une libération hypothétique moyennant le paiement d’une rançon, des éléments de la police militaire et des FRCI ont balayé toutes les garanties imposées par l’état de droit, entraînant les fonctions de police et de justice dans une inquiétante dérive criminelle dont le but ultime semble souvent être la vengeance ou la simple extorsion de fonds.


3.2.2. ARRESTATIONS POUR DES MOTIFS POLITIQUES ET ETHNIQUES


Si les autorités ivoiriennes ont justifié les vagues d’arrestations menées tout au long de l’année 2012 par la nécessité de lutter contre les auteurs d’attaques armées et de tentatives de coup d’État, les informations recueillies par Amnesty International indiquent que, dans certains cas au moins, des individus ont été visés en raison de leurs sympathies politiques présumées ou avérées ou de leur appartenance ethnique. Ce phénomène a pris une ampleur encore plus importante dans l’ouest de la Côte d’Ivoire où des groupes de populations ont globalement été ciblés par des FRCI et des Dozos (voir Section 4).
Ces arrestations pour motifs politiques et ethniques sont une constante de l’histoire récente de la Côte d’Ivoire depuis l’apparition de l’idéologie de l’« ivoirité » au milieu des années 1990. Cette idéologie qui a opposé les « autochtones » de la Côte d’Ivoire aux populations « allogènes », communément désignées sous le nom de Dioulas (ou Malinkés), semble avoir été créée de toutes pièces par des partisans du président de la République d’alors, Henri Konan Bédié, afin d’écarter l’un de ses principaux rivaux, Alassane Ouattara, considéré par certains comme un ressortissant burkinabè et déchu de ce fait du droit de se présenter à l’élection présidentielle 17 .
Au cours de la dernière décennie, les partisans de Laurent Gbagbo s’en sont régulièrement pris aux populations dioulas, globalement accusées d’être proches des Forces nouvelles et plus généralement d’Alassane Ouattara. Cette gangrène identitaire a peu à peu gagné tout le pays et a marqué de son sceau le conflit post-électoral au cours duquel des personnes ont été ciblées uniquement en fonction de leur patronyme.
Les informations recueillies auprès de détenus et d’anciens détenus, à Abidjan ainsi que dans la région de Duékoué (à l’ouest de la Côte d’Ivoire), indiquent que, dans une certaine mesure, les rôles ont maintenant été inversés. Les populations dites « autochtones » (Bétés, Didas ou Guérés notamment) - au nom desquelles de nombreuses dérives de l’ivoirité ont été commises - sont maintenant la cible d’attaques de la part des FRCI et des Dozos qui les accusent globalement d’être des partisans de Laurent Gbagbo, voire des miliciens armés impliqués dans les attaques menées contre des objectifs militaires ou stratégiques. Si certains individus peuvent effectivement être impliqués dans ce genre d’opérations, il est très inquiétant de voir que les autorités tolèrent, cautionnent et, dans certains cas, dirigent des attaques ciblées contre des individus en raison de leurs sympathies politiques présumées ou de leur appartenance ethnique.
Un certain nombre de détenus ou d’anciens détenus ont indiqué à Amnesty International que les FRCI avaient clairement justifié leur arrestation et les mauvais traitements infligés par le fait que ces personnes étaient des opposants politiques et des membres d’ethnies censées soutenir l’ancien président Gbagbo.
Ainsi, lors des interrogatoires menés par la police militaire ou les FRCI, les accusations de complicité de coup d’État ou d’attaques armées ne sont souvent pas clairement dissociées des reproches liés à la non-reconnaissance de la victoire électorale d’Alassane Ouattara et aux choix politiques des détenus lors de la crise post-électorale, comme si leur attitude pouvait constituer une infraction prévue par la loi.
Un agent commercial vivant à Yopougon, un quartier d’Abidjan, qui a été arrêté le 8 juin 2012, a raconté à Amnesty International que lors de son interrogatoire à la DST :
« Ils m’ont demandé mon ethnie et pour qui j’avais voté. J’ai répondu que j’avais fait campagne pour Gbagbo et voté pour lui. Ils m’ont dit : " Pourquoi Laurent Gbagbo ? ". " Qui a remporté l’élection ? ". J’ai répondu que c’était le Conseil institutionnel qui était l’instance pouvant confirmer les résultats. Alors, ils m’ont dit : " Tu veux jouer les intellos " et ils m’ont boxé. »
Cet homme a été détenu à la DST jusqu’au 8 juillet 2012 au secret, sans contact avec l’extérieur, malgré ses demandes de pouvoir joindre ses proches et son avocat. Il a ensuite été déféré à la MACA où la délégation d’Amnesty International l’a rencontré en octobre 2012. Quatre mois après son arrestation, il n’avait toujours pas été entendu sur le fond par un juge d’instruction.
Deux autres cas montrent à quel point les opinions politiques des détenus ont été l’objet d’interrogatoires, voire même ont été à l’origine de l’arrestation et de la détention des individus concernés.
Le premier cas concerne Alphonse Douati, ancien ministre de Laurent Gbagbo et secrétaire général-adjoint du FPI. Arrêté le 18 août 2012, au plus fort d’une vague d’arrestations consécutives à plusieurs attaques armées contre des sites militaires et stratégiques, Alphonse Douati était soupçonné d’avoir « financé des jeunes qui ont attaqué le camp militaire d’Akouédo », dix jours plus tôt, le 6 août 2012. Cependant, lors de son interrogatoire, Alphonse Douati s’est également vu poser des questions qui n’avaient rien à voir avec ces attaques et qui portaient sur la contestation du résultat de l’élection présidentielle de 2010. Détenu à la MACA, il a raconté à Amnesty International :

« Ils m’ont demandé ce que je pensais de la décision du Conseil Constitutionnel [ qui avait déclaré Laurent Gbagbo vainqueur de l’élection] et m’ont demandé si je reconnaissais Alassane Ouattara comme président. Je leur ai répondu que Laurent Gbagbo avait demandé le recomptage des voix mais cela les a visiblement énervés. Durant mes auditions, j’ai demandé à être assisté d’un avocat, ce qui m’a été refusé. Ce qui est le plus étonnant, c’est que je me suis rendu de moi-même à la DST qui m’avait demandé de venir les voir pour leur donner des renseignements sur l’attaque contre le siège de mon parti [qui avait eu lieu le jour même]. Je m’y suis rendu naturellement sans penser une minute qu’ils allaient me reprocher mon attitude durant la crise post-électorale ».
Une semaine après l’arrestation d’Alphonse Douati, le 26 août 2012, les autorités ont arrêté le secrétaire général du FPI, Laurent Akoun, qui a été condamné, le 31 août 2012, pour « trouble à l’ordre public » à six mois d’emprisonnement ferme ainsi qu’à « un an de privation de droits civiques » et « un an d’interdiction de paraître sur le territoire national en dehors de son lieu de naissance ». Cette condamnation se fonde notamment sur des déclarations faites par Laurent Akoun selon lesquelles « Gbagbo a été maltraité à Korhogo et [que] Ouattara voulait le tuer 18 ». Lors de son procès, Laurent Akoun s’est également vu reprocher d’avoir déclaré qu’Alassane Ouattara n’avait pas gagné les élections. Lorsque la délégation d’Amnesty International l’a rencontré à la MACA, début octobre 2012, Laurent Akoun a déclaré :
« Après mon arrestation, un officier de la police judiciaire m’a montré un article du journal Notre voie [organe du FPI] relatant des activités que j’ai menées à Abobo [quartier au nord d’Abidjan] le 3 août 2012. L’article correspondait à la réalité et les citations étaient correctes. J’ai parlé des conditions d’incarcération de Gbagbo d’avril à novembre [2011] à Korhogo, avant sa déportation [Laurent Gbagbo a été transféré à la CPI, à la Haye, le 29 novembre 2011] et ai mentionné le cas d’autres détenus qui sont dans l’antichambre de la mort car laissés sans soin. »
Selon les informations obtenues par Amnesty International, Laurent Akoun n’a, à aucun moment, appelé à la violence ni prôné son usage. L’organisation le considère comme un prisonnier d’opinion et demande sa libération immédiate et inconditionnelle.
Dans un autre cas, les FRCI ont clairement indiqué à un détenu que son arrestation était motivée par une volonté de vengeance à l’égard des partisans de l’ancien président. C’est ce qui ressort du témoignage d’un fabricant de savon, arrêté à Abidjan et détenu au Génie militaire où la délégation d’Amnesty International l’a rencontré début octobre 2012 :
« Six FRCI m’ont arrêté dans un maquis [petit restaurant] le 23 septembre [2012] à 16 heures. Ils m’ont frappé au moment de mon arrestation et m’ont demandé où étaient les autres. Je ne savais pas de quoi ils parlaient. Arrivé au Génie militaire, le chef de poste m’a dit : " Pendant dix ans, quand Laurent Gbagbo était au pouvoir, vous avez mangé, vous avez pris l’argent, maintenant, c’est notre tour, on va vous tuer. " Je ne sais toujours pas de quoi je suis accusé ».

De même, une personne détenue au camp des FRCI de San Pedro, puis transférée à l’EGS, a raconté : « Ils nous ont versé de l’eau sur le corps et nous ont marché dessus. En marchant, ils disaient, vous les Bétés, depuis que vous avez pris le pouvoir vous avez tout gâté, on va vous tuer . »
De manière générale, le fait d’afficher des opinions politiques en faveur de l’ancien président peut mener à une arrestation et aboutir à des mauvais traitements. Ainsi, un témoin oculaire a raconté à Amnesty International que, début octobre 2012 :
« Un homme à Yopougon qui tenait à la main le journal le Temps [pro-Gbagbo] s’est mis à parler très fort sans se rendre compte qu’une patrouille des FRCI se trouvait dans les parages. Il disait que la CPI allait bientôt relâcher Gbagbo. Les FRCI l’ont giflé, ont déchiré son journal et ses vêtements. Il a été encerclé et battu, il a également reçu des coups de pied et a été emmené avec la patrouille. »
Même lorsque des personnes sont arrêtées parce que soupçonnées d’être directement impliquées dans des attaques armées, les interrogatoires oscillent constamment entre accusations précises liées à des infractions spécifiques et reproches liés à un soutien antérieur que les détenus auraient apporté à Laurent Gbagbo.
En mars 2012, dans les jours qui ont suivi l’arrestation du lieutenant-colonel Paulin Gnatoa Katé (l’un des responsables militaires qui a été accusé d’être impliqué dans une tentative de coup d’État appelée Opération « Faucon rouge » (voir Section 2.1.)), les FRCI et la police militaire ont arrêté 77 militaires, anciens membres des FDS. L’une de ces personnes, libérée sans inculpation après deux mois de détention, a raconté à la délégation d’Amnesty International la manière dont elle avait été arrêtée chez elle, le 10 mars 2012 :
« Le 10 mars après le service, je suis rentré chez moi. Vers 15 heures, des éléments des FRCI sont arrivés et m’ont demandé de les accompagner à la Place de la Liberté [un lieu de détention non reconnu comme tel] car j’étais accusé d’avoir fait un coup d’État. Quand je suis arrivé, j’ai remarqué qu’il y avait d’autres corps habillés [hommes en uniforme] . Il n’y avait que des gens comme moi, des Athiés, des Guérés, des Bétés ou des Didas [groupes ethniques du sud du pays] arrêtés uniquement parce que soupçonnés de soutenir Laurent Gbagbo. Ils nous reprochaient de nous être battus contre eux après l’élection présidentielle et nous ont dit : " Si vous pensez que Laurent Gbagbo va revenir vous vous trompez, il n’a aucun pouvoir ici ". Ils nous ont torturés pour nous faire parler et nous avons dû rester couchés à même le sol, avec des chaînes aux pieds. Nous avons été arrêtés au hasard. La preuve c’est que, au bout de 55 jours, ils nous ont tous libérés. Nos geôliers nous ont dit qu’ils avaient effectué des enquêtes et qu’on ne pouvait rien nous reprocher et ils nous ont demandé pardon. C’est facile à dire après ce qu’ils nous ont fait subir en détention ».
Au-delà de ces clivages politiques, l’appartenance ethnique a également servi de critère afin d’identifier les auteurs d’attaques et plus largement des ennemis potentiels. Ainsi, un certain nombre de détenus ont affirmé à Amnesty International qu’ils avaient été ciblés en raison de leur appartenance à des groupes ethniques globalement assimilés à des partisans de Laurent Gbagbo.
Dans plusieurs cas, il apparaît que la consonance « sudiste » [terme générique pour désigner les partisans de Laurent Gbagbo] d’un nom peut suffire pour justifier une arrestation. Cela semble être le cas d’un étudiant en sciences juridiques qui a été arrêté le 11 août 2012 à Grand-Bassam.
Lors d’une rencontre avec la délégation d’Amnesty International à l’EGS, il a raconté :
« Je marchais dans la rue lorsque des éléments des FRCI m’ont demandé de voir ma pièce d’identité. Après avoir lu mon nom, ils m’ont demandé si j’étais sudiste. Comme j’ai répondu par la positive, ils ont déclaré : " C’est grave, tu dois monter dans la voiture ". Dans la voiture, j’ai été roué de coups. Ils m’ont traité de milicien et m’ont emmené au camp IIAO [Institut Industriel d’Afrique de l’Ouest] où j’ai reçu régulièrement des coups de crosse et où j’ai été lacéré avec un couteau. »

Plusieurs détenus et anciens détenus ont affirmé à Amnesty International que les FRCI ou la police militaire ne leur avaient pas caché que leur appartenance ethnique expliquait, au moins en partie, leur arrestation et les mauvais traitements. Un maçon, d’ethnie guérée, arrêté à son domicile à Abidjan le 15 septembre 2012 et détenu durant quatre jours dans la résidence privée d’un lieutenant des FRCI, a raconté à Amnesty International :
« Durant quatre jours, ils nous ont régulièrement battus. Ils disaient que les Guérés et les Bétés avaient soutenu Laurent Gbagbo et c’est pour cela qu’ils nous frappaient. Ils nous accusaient d’être des mercenaires ».

Dans un autre cas, un maçon, arrêté le 5 août 2012 à Abidjan a raconté : « Ils m’ont demandé mon nom, je leur ai tendu ma pièce d’identité. Ils m’ont demandé si j’étais guéré. Quand j’ai répondu positivement, l’un d’entre eux a dit : ‘C’est un Guéré, embarquez !’ ».
Parfois, les menaces ne font pas allusion à une appartenance ethnique déterminée mais à une vague localisation géographique. Ainsi, un commerçant de Guiglo (à environ 500 km à l’ouest d’Abidjan) a été arrêté le 7 juin 2012 alors qu’il se rendait dans son village. Le véhicule à bord duquel il se trouvait a été contrôlé par des militaires qui ont demandé les documents d’identité des passagers. Envoyé à la DST à Abidjan où il a été torturé, un commissaire lui a dit : « Vous, les hommes de l’Ouest, on va vous exterminer ».


Extrait du Rapport d'Amnesty International reférencé : Index: AFR 31/001/2013 , intitulé "Côte d'Ivoire: La loi des vainqueurs" , P 17 à 27




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