Comment Obama a appris à tuer avec ses drones

Samedi 9 Juin 2012 - 23:07


Comment Obama a appris à tuer avec ses drones
Au fil de son premier mandat, c’est devenu la spécialité du président américain : sélectionner les terroristes à abattre et donner son aval à chaque frappe de drones à l’étranger. Une méthode expéditive qui suscite la polémique.  Voilà donc à quoi ressemblait l’ennemi : quinze membres présumés d’Al-Qaida au Yémen entretenant des liens avec l’Occident.

Leurs photographies et la biographie succincte qui les accompagnait les faisaient ressembler à des étudiants dans un trombinoscope universitaire. Plusieurs d’entre eux étaient américains. Deux étaient des adolescents, dont une jeune fille qui ne faisait même pas ses 17 ans. Supervisant la réunion dédiée à la lutte contre le terrorisme, qui réunit tous les mardis une vingtaine de hauts responsables à la Maison-Blanche, Barack Obama a pris un moment pour étudier leurs visages. C’était le 19 janvier 2010, au terme d’une première année de mandat émaillée de complots terroristes dont le point culminant a été la tentative d’attentat évitée de justesse dans le ciel de Detroit le soir de Noël 2009. “Quel âge ont-ils ? s’est enquis Obama ce jour-là. Si Al-Qaida se met à utiliser des enfants, c’est que l’on entre dans une toute nouvelle phase.” La question n’avait rien de théorique : le président a volontairement pris la tête d’un processus de “désignation” hautement confidentiel visant à identifier les terroristes à éliminer ou à capturer. Obama a beau avoir fait campagne en 2008 contre la guerre en Irak et contre l’usage de la torture, il a insisté pour que soit soumise à son aval la liquidation de chacun des individus figurant sur une kill list [liste de cibles à abattre] qui ne cesse de s’allonger, étudiant méticuleusement les biographies des terroristes présumés apparaissant sur ce qu’un haut fonctionnaire surnomme macabrement les “cartes de base-ball”. A chaque fois que l’occasion d’utiliser un drone pour supprimer un terroriste se présente, mais que ce dernier est en famille, le président se réserve le droit de prendre la décision finale.

 


Liquider sans ciller


Rien, dans le premier mandat du président n’a autant déconcerté ses partisans de gauche ni autant consterné ses contempteurs conservateurs que cette implication directe dans la lutte contre le terrorisme. Une série d’interviews accordées au New York Times par une trentaine de ses conseillers permettent de retracer l’évolution d’Obama depuis qu’il a été appelé à superviser personnellement cette “drôle de guerre” contre Al-Qaida et à endosser un rôle sans précédent dans l’histoire de la présidence américaine. Ils évoquent un chef paradoxal qui approuve des opérations de liquidation sans ciller, tout en étant inflexible sur la nécessité de circonscrire la lutte antiterroriste et d’améliorer les relations des Etats-Unis avec le monde arabe. John Brennan, le conseiller pour le contre-terrorisme d’Obama, assiste le président dans ses moindres décisions. Certains de ses confrères le comparent à un limier traquant les terroristes depuis son bureau aux allures de cave installé dans les sous-sols de la Maison-Blanche ; d’autres à un curé dont la bénédiction serait devenue indispensable à Obama, en écho à la volonté du président d’appliquer la théorie des philosophes chrétiens de la “guerre juste” à un conflit moderne. Mais les frappes qui ont décimé les rangs d’Al-Qaida – depuis le mois d’avril, au moins 14 de ses membres sont morts au Yémen et 6 au Pakistan – ont également mis à l’épreuve l’attachement des deux hommes à des principes dont ils ont martelé l’importance pour vaincre l’ennemi sur le long terme. Aujourd’hui, ce sont les drones qui suscitent des vocations terroristes, et non plus Guantánamo. Lorsqu’il a plaidé coupable en 2010, Faisal Shahzad– l’homme qui a tenté de faire exploser une voiture piégée à Times Square – a justifié le fait de s’en prendre à des civils en déclarant au juge : “Quand les drones frappent, ils ne voient pas les enfants.”
 
Un curieux rituel
 
C’est le plus curieux des rituels bureaucratiques : chaque semaine ou presque, une bonne centaine de membres du tentaculaire appareil sécuritaire des Etats-Unis se réunissent lors d’une visioconférence sécurisée pour éplucher les biographies des terroristes présumés et suggérer au président la prochaine cible à abattre. Ce processus de “désignation” confidentiel est une création du gouvernement Obama, un macabre “club de discussion” qui étudie soigneusement des diapositives PowerPoint sur lesquelles figurent les noms, les pseudonymes et le parcours de membres présumés de la branche yéménite d’Al-Qaida ou de ses alliés de la milice somalienne Al- Chabab. Ces visioconférences sont animées par le Pentagone, qui contrôle les frappes menées dans ces pays. Il faut parfois cinq ou six réunions avant qu’un nom soit approuvé, et les noms disparaissent de la liste si un suspect semble ne plus constituer de menace imminente, assure un responsable. Du côté de la CIA, un processus de sélection parallèle, plus secret encore se focalise surtout sur le Pakistan, où l’agence supervise les frappes de drones. Les désignations passent par la Maison- Blanche, où, sur sa propre insistance et guidé par les conseils de John Brennan, Obama examine lui-même chaque projet de liquidation. Il soumet ainsi à son feu vert toutes les frappes proposées au Yémen et en Somalie, ainsi que les frappes plus risquées menées au Pakistan. Ses conseillers expliquent que le président a de bonnes raisons de s’impliquer de la sorte dans les opérations de lutte antiterroriste. Obama, qui a planché sur les écrits sur la guerre de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin lorsqu’il était étudiant en droit, estime en effet qu’il est de son devoir d’endosser la responsabilité morale de telles actions. Et il sait que des frappes inconsidérées sont susceptibles de ternir l’image des Etats-Unis et de saborder son action diplomatique. Mais le contrôle qu’il exerce reflète également l’assurance impressionnante d’Obama sur la question : d’après plusieurs proches collaborateurs, il estime devoir exercer son propre jugement sur les frappes. A la question de savoir ce qui l’étonne le plus chez le président, Thomas Donilon, le conseiller à la sécurité nationale, répond : “C’est un président qui a une approche plutôt décomplexée du recours à la force pour le compte des Etats- Unis.”
De fait, lors d’un discours de campagne prononcé en 2007, dans lequel il s’engageait à faire sortir les Etats-Unis d’Irak pour recentrer la lutte sur Al-Qaida, Barack Obama a claironné sur les toits son projet de s’attaquer aux bases terroristes du Pakistan – malgré l’opposition des dirigeants pakistanais. Ses adversaires de l’époque, notamment Mitt Romney et Hillary Clinton, ont dénoncé ce qu’ils prenaient pour les effets d’annonce d’un néophyte. Une fois au pouvoir, Obama a pourtant fait exactement ce qu’il a promis, apprenant rapidement à se fier au jugement de John Brennan, un vieux briscard de la CIA, où il a officié pendant vingt-cinq ans. Le fait d’avoir été l’un des responsables de l’agence à l’époque de George W. Bush et des interrogatoires musclés lui a valu des critiques féroces de la gauche. Il a été contraint de renoncer à grimper les échelons de la CIA depuis qu’Obama est président, pour devenir à la place responsable de la lutte antiterroriste.
Certains adversaires du recours aux drones s’emploient toujours à salir John Brennan en laissant entendre qu’il est l’émissaire de la CIA à la Maison-Blanche et qu’il encourage Barack Obama dans sa stratégie d’assassinats ciblés. Depuis sa prise de fonctions, John Brennan a pourtant surpris bon nombre de ses anciens contempteurs en s’engageant énergiquement en faveur de la fermeture de Guantánamo.


Exécuter plutôt que capturer


Selon certains conseillers, le président apprécie John Brennan pour son aptitude à évaluer les informations émanant des agences de renseignements, ainsi que pour la sobriété avec laquelle il aborde les opérations de liquidation. “L’objectif de ces opérations est de réduire le nombre de menaces pesant sur des vies américaines, souligne John Brennan. C’est la solution de dernier recours. Le président et nous tous ici n’aimons pas l’idée que des gens doivent mourir. Et il veut donc s’assurer que nous passions méticuleusement en revue un certain nombre de points : l’impossibilité de capturer l’individu, le degré de fiabilité des renseignements, l’imminence de la menace, toutes ces choses-là.”
Un soupçon est pourtant venu ternir les succès du gouvernement en matière de liquidation de terroristes présumés : en décidant de ne pas faire de prisonniers, Obama n’a-t-il pas choisi d’éviter les complications occasionnées par des placements en détention ? Alors que des dizaines de suspects ont été tués sous le mandat d’Obama, un seul a été placé en détention et le président a rechigné à allonger la liste des prisonniers détenus à Guantánamo. “Leur stratégie est de liquider les cibles prioritaires plutôt que de les capturer”, tranche le sénateur républicain Saxby Chambliss, membre de la commission du renseignement du Sénat. “Ils ne vont pas le crier sur les toits, mais c’est ce qu’ils font.”
Les conseillers d’Obama démentent, expliquant qu’une capture est souvent impossible dans les Zones tribales du Pakistan et au Yémen et que de nombreux terroristes présumés sont détenus dans des prisons étrangères grâce à des informations américaines. Des hauts responsables du ministère de la Justice et du Pentagone reconnaissent toutefois s’inquiéter de la perception qu’a l’opinion publique de ces opérations. “Il nous faut être vigilants pour ne pas tomber dans une politique du ‘pas de quartier’ ou du ‘pas de prisonniers’”, admet le responsable du service juridique du Pentagone, Jeh Johnson. Le soin que Barack Obama et son responsable du contre-terrorisme mettent à sélectionner leurs cibles et le fait qu’ils aient recours à une arme de précision, le drone, reflètent le voeu formulé par le président au début de son mandat de rejeter ce qu’il a nommé “le choix fallacieux [de Bush] entre notre sécurité et nos idéaux”. Mais il a découvert que la guerre était une chose complexe et que la traque d’un ennemi n’obéissant à aucune règle appelle des compromis moraux, juridiques et pratiques qui ne transparaissaient pas dans ses discours de l’époque. Une de ses premières mises à l’épreuve a été le cas de Baitullah Mehsud, le chef de file des talibans au Pakistan. La CIA craignait que Mehsud, dont le groupe s’en prenait alors essentiellement au gouvernement pakistanais, ne remplisse pas les critères du gouvernement Obama en matière d’éliminations ciblées, l’homme ne représentant pas une menace imminente pour les Etats-Unis. Mais les dirigeants pakistanais voulaient sa tête et les Américains se sont contentés de leur accord tacite. Le dilemme a été réglé lorsque le président et ses conseillers ont estimé que, si Mehsud ne constituait pas une menace pour les Etats-Unis, il en constituait une pour leurs ressortissants sur place.
En août 2009, le patron de la CIA, Leon Panetta, a fait savoir à John Brennan que l’agence avait Mehsud dans sa ligne de mire. Toutefois, a prévenu Leon Panetta, la liquidation du chef des talibans au Pakistan ne satisfaisait pas aux exigences d’Obama, pour lequel il faut avoir la “quasi-certitude” qu’aucun innocent ne sera tué. De fait, il était certain qu’une opération causerait la mort d’innocents, puisque Mehsud se trouvait en compagnie de son épouse chez sa belle-famille. En pareilles circonstances, explique le général James Jones, “il est arrivé très souvent que nous suspendions une mission au dernier moment, simplement parce qu’il y avait du monde autour de la cible”. Mais pas cette fois. Obama a donné son feu vert à la CIA et Mehsud a été tué ainsi que son épouse et, selon certaines informations, d’autres membres de sa famille. La tentative d’attentat dans un avion de ligne quelques mois plus tard, le 25 décembre 2009, n’a fait que renforcer la détermination du président. C’était le point d’orgue d’une succession de tentatives d’attentats, dont la fusillade ayant coûté la vie à 13 personnes sur la base militaire de Fort Hood, au Texas, en novembre 2009 par un psychiatre de l’armée qui avait épousé la cause de l’islam radical.

Drones et bavures
Après ces événements, on a eu l’impression qu’il sentait au fond de lui, en sa qualité de président, la menace qui planait sur les Etats- Unis”,

confie Michael Leiter, à l’époque directeur du Centre de lutte contre le terrorisme. David Axelrod, le plus proche conseiller politique du président, a commencé à assister aux réunions du mardi et sa présence silencieuse venait rappeler une chose que tout le monde avait comprise, à savoir qu’un attentat couronné de succès éclipserait les autres aspirations et réalisations du président. La fusillade de Fort Hood puis la tentative d’attentat du jour de Noël ont également révélé la nouvelle menace terroriste venue du Yémen. Barack Obama, qui avait rejeté le concept de Bush de “guerre totale contre le terrorisme” et promis de concentrer l’action américaine sur le coeur d’Al-Qaida, s’est soudain vu contraint d’ordonner des frappes dans cet autre pays musulman. La toute première frappe réalisée au Yémen sous sa supervision, le 17 décembre 2009, illustre bien la difficulté d’opérer dans ce que le général James Jones appelle un “théâtre auquel nous n’étions pas vraiment habitués”. L’opération a non seulement supprimé la cible prévue, mais aussi deux familles voisines et laissé derrière elle des bombes à sous-munitions qui ont plus tard causé la mort d’autres innocents. Ce n’était pas vraiment le type de frappe chirurgicale que souhaitait Barack Obama. Des vidéos montrant des cadavres d’enfants et des membres de tribus en colère brandissant des fragments de missiles américains se sont répandues sur YouTube, suscitant une réaction de rejet particulièrement violente qui, d’après des dirigeants yéménites, a renforcé l’emprise d’Al-Qaida dans le pays.
En quittant l’Irak et en se préparant à se retirer d’Afghanistan, Barack Obama a recentré la lutte sur Al-Qaida et considérablement réduit le nombre de morts, tant dans les rangs de l’armée américaine que chez les civils musulmans. Mais en son for intérieur, il est probable que le président se pose des questions au sujet d’une stratégie qui laisse un goût d’inachevé et qui a des conséquences inattendues. Après avoir misé sur les frappes de drones, il est impossible pour lui de mettre en place, à l’heure qu’il est, la nouvelle relation avec le monde musulman qu’il avait imaginée. Le Pakistan comme le Yémen sont sans doute moins stables et plus hostiles aujourd’hui à l’égard des Etats-Unis qu’à l’époque où Obama a accédé au pouvoir. A juste titre ou non, les drones sont devenus le symbole provocateur de la puissance américaine, foulant aux pieds les souverainetés nationales et causant la mort d’innocents. En les envoyant par-delà les frontières pour tuer leurs ennemis, sous le regard de la Chine et de la Russie, les Etats-Unis ont créé un précédent international. Dennis Blair, l’ancien directeur des services de renseignements américains, a déclaré que la campagne de frappes était une solution séduisante mais dangereuse. “Politiquement, c’est le plus intéressant – un coût limité, pas de victimes américaines, une image de fermeté, analyse-t-il. C’est une stratégie qui passe bien aux yeux de l’opinion  publique américaine et qui n’est impopulaire qu’à l’étranger. Tout dégât occasionné aux intérêts nationaux ne se voit qu’à long terme.» Mais l’opinion dissidente de Dennis Blair le range dans une petite minorité de spécialistes des questions sécuritaires. Le bilan d’Obama a fait reculer l’idée selon laquelle les démocrates sont peu performants en matière de sécurité nationale. Nul n’aurait imaginé, voilà quatre ans, que sa politique de lutte contre le terrorisme ferait l’objet de critiques bien plus virulentes de la part de l’Union américaine pour les libertés civiles [Aclu] que dans le camp des républicains.
 
Jo Becker et Scott Shane
The New York Times (extraits)
Courrier international | n° 1127 | du 7 au 13 juin 2012
 
 




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