Commandant Aka Tchao,Officier des ex-Fds en exil : « Nous rentrerons au pays si Gbagbo est libéré »

Le pouvoir ivoirien a récemment annoncé le retour massif des soldats ivoiriens réfugiés au Togo. Après l’arrivée de quelques uns d’entre eux, l’attente risque d’être longue pour la très large majorité. En témoigne cet entretien avec le commandant Aka Tchao (nom d’emprunt pour des besoins de sécurité), porte-parole des Fds en exil.

Jeudi 23 Janvier 2014 - 08:45


Notre Voie : Vous êtes particulièrement sollicités ces temps-ci par le régime Ouattara ?

Commandant Aka Tchao : Effectivement parce que récemment quand le Comman- dant Allah (porte-parole du ministère ivoirien de la Défense, ndlr) est arrivé avec le substitut de l’ambassadeur Ehui Koutouan Bernard et quelques soldats ghanéens à Lomé (Togo), il a demandé à croiser tous les militaires. Nous étions 11 soldats à être au rendez-vous à l’Hôtel Paradis où ils nous ont reçus. Le Capitaine Beugré de la gendarmerie, notre porte-parole au niveau de Lomé, était absent ce jour-là. Par contre, était présent le Caporal Lath Méliane du Gspr...

N.V.: Pourquoi signalez- vous de façon particulière la présence du Caporal Lath Méliane à cette rencontre ?

Cdt A.T: Vous le saurez au cours de nos échanges.

N.V.: Que s’est-il passé avec le Commandant Allah ?

Cdt A.T : Il nous a demandé de rentrer en Côte d’Ivoire. Malgré  l’absence de notre porte-parole, nous lui avons quand même dit qu’il est bien beau de regagner son pays parce qu’on n’est mieux que chez soi, mais qu’il y a actuellement l’insécurité en Côte d’Ivoire. Nous avons surtout dit que le président Laurent Gbagbo ne peut pas être en prison et puis on va nous demander de regagner notre pays comme si de rien n’était. Et que nos différents chefs de corps ne peuvent pas être en prison pendant qu’on nous demande de rentrer au pays. Nous avons aussi dit au Commandant Allah qu’il ne peut pas nous demander de rentrer au pays pendant que certains des nôtres sont en train d’être tués dans leurs propres maisons en Côte d’Ivoire. Nous avons donc dit : « Vous, Commandant Allah, allez-y dire à Ouattara que s’il y a vraiment la sécurité en Côte d’Ivoire, comment allons- nous regagner nos domiciles avec nos enfants et nos femmes alors que nos maisons ont été pilonnées et détruites ? »

N.V : Et que vous a-t-il ré- pondu ?

Cdt A.T: Il a dit qu’on va nous laisser, pour l’instant, dans les casernes en attendant qu’on nous cherche des maisons. Et c’est sur ce point que nous nous sommes quittés ce jour-là. Mais en conve- nant avec les émissaires d’Alassane Ouattara d’un autre rendez-vous, le lendemain, en un autre lieu de la ville de Lomé. Nous sommes ensuite allés dans un maquis qu’on appelle chez Guizo où le Commandant Allah nous a offert une collation avec les étudiants membres de la Fesci.
C’était en présence du président des réfugiés ivoiriens au Togo, Cheriffou Mamadou. Après, le Commandant Alla nous a remis la somme de 50.000 Fcfa. Les militaires présents ont reçu 5.000 fcfa chacun. Il nous a dit : « c’est pour payer votre transport. On se retrouve demain à l’Hôtel Le lion d’or ». Nous nous sommes rendus, le lendemain, au lieu indiqué.

N.V.: Et là, qu’est-ce qui s’est passé ?

Cdt A.T:Il s’est trouvé que ce jour-là, déjà à 6 h, le capitaine Beugré qui n’était pas là la veille, se trouvait avec le Commandant Allah  alors que notre rencontre était prévue pour 14 h. Il était avec Mlle Lath Meliane. Qu’est-ce qu’ils se sont dit ? Nous ne le savons pas. Mais on n’avait pas be- soin de sortir de Polytechnique pour deviner qu’ils sont allés faire connaître au Commandant Allah notre mémorandum contenant, par ailleurs, toute la liste des militaires en exil au Togo.

N.V.: Mais malgré tout, vous êtes allés à la rencontre de l’Hôtel Le lion d’or ?

Cdt A.T.: Oui. Lorsque j’ai fini de lancer le fixe, séante tenante dans la salle, le Capitaine Beugré a pris la parole pour tendre le mémorandum au Commandant Allah alors qu’on savait tous ce qui s’était passé dans la matinée. Ne voyez-vous pas que quelque chose cloche ?

N.V.: Qu’est-ce qui pourrait clocher, selon vous ?

Cdt A.T.: C’est du flou tout ça. Vous rencontrez le Commandant Allah à l’insu de nous tous, vous lui faites lire le mémorandum et vous faites comme si rien ne s’était passé. Donc vous nous utilisez ? Parce que c’est tous ensemble que nous devrions déposer le document qui implique plus d’une personne. Il y a au moins 250 éléments des Fanci inscrits sur ce document. S’il doit être remis à quelqu’un, il aurait fallu qu’auparavant, nous nous soyons tous mis d’accord. Mais il ne faut pas utiliser la présence de 11 militaires à une rencontre pour exposer tous les autres militaires réfugiés au Togo.

N.V.: Que s’est-il ensuite passé ?

 Cdt A.T: C’est le Capitaine Beugré qui a encore pris la parole pour demander au Commandant Allah pourquoi il veut nous envoyer en Côte d’Ivoire. Celui-ci a répondu qu’il a été envoyé par le président Ouattara pour nous demander de rentrer au pays et qu’il va se charger de notre sécurité. Nous lui avons demandé le sort qu’on nous réserve parce qu’on entend Ouattara, dans ses discours, nous menacer pour avoir pris fait et cause pour la République en combattant la rébellion armée. Quelles dispositions ont été prises pour que nous regagnions, une fois au pays, nos différentes unités sans aucun problème ? Prenant à témoin le représentant de l’ambassadeur Ehui Koutouan Bernard, le Commandant Allah a promis de transmettre nos préoccupations à la présidence pour trancher.

N.V.: Avez-vous donné votre accord pour rentrer au pays ?

Cdt A.T.:C’est vrai qu’à cette réunion, le capitaine Beugré a dit qu’il va aller voir sur le terrain et puis revenir nous dire ce qui nous attend si nous rentrons effectivement en Côte d’Ivoire. Nous avons donné notre accord de principe parce que ces gens-là ne pouvaient pas passer outre nos officiers supérieurs du Ghana et venir vers nous, au Togo, pour s’en aller avec certains caporaux. Ce n’est pas normal. Qu’est-ce que les officiers supérieurs du Ghana vont dire de nous demain ? Ils vont prendre les soldats du Togo pour des traitres.

N.V.: Pourquoi dites- vous cela ?

Cdt A.T.: C’est comme ça, il faut que ça commence au Ghana, ça vienne  au Togo puis le mouvement continue au Bénin etc. C’est comme ça qu’on a toujours fait les choses. Maintenant Beugré dit qu’il s’en va. Méliane dit qu’elle s’en va. Kipré dit, lui, il s’en va. Gballou aussi dit qu’il s’en va. On dit OK ! Mais nous, on reste au Togo.

N.V.: Est-ce ces quatre militaires qui ont accepté le rapatriement volontaire ?

Cdt A.T.: Oui, seuls ces quatre ont levé la main pour dire qu’ils rentrent au pays. Alors, nous leur avons souhaité un bon retour parce que cela va permettre à chacun de voir de quoi tout cela retourne.

N.V.: Mais pourquoi on a annoncé votre retour massif en Côte d’Ivoire ?

Cdt A.T.:Après cette rencontre, nous avons entendu le président Ouattara affirmer sur la radio française Rfi que 250 militaires vont quitter Lomé pour Abidjan. Automatiquement, nous avons joint le Capitaine Beugré pour lui demander s’il en savait quelque chose. Il nous a répondu que non. Nous en avons fait de même avec tous les autres militaires. Personne ne semblait savoir de quoi il était question. Nous étions d’ailleurs curieux de voir ceux qui vont effectivement partir.

N.V.: Pourquoi ?
 
Cdt A.T.: Nous étions convaincus que ceux qui répondraient à l’appel d’Alassane Ouattara n’iraient pas au-delà des quatre qui avaient levé la main en présence du Commandant Allah. Mais nos soupçons étaient déjà portés sur le Capitaine Beugré et Lath Méliane d’avoir  remis notre liste comprenant les quelque 250 noms des militaires à l’ambassadeur Ehui Koutouan Bernard qui est arrivé ici par la suite avec son fils. Parce que nous savons qu’ils les ont appelés et reçus à l’Hôtel Paradis. Nous pensons que c’est eux qui ont donné la liste des soldats. Mais ça, c’est leur af- faire.   On ne peut pas regrouper tous les problèmes pour les régler de façon globale. Ouattara aurait dû faire prévaloir  le dialogue afin que chacun expose au mieux son problème. Mais en définitive, seulement 6 personnes se sont présentées pour le départ volontaire des militaires résidant à Lomé. Ils se sont par la suite déportés sur le camp des réfugiés ivoiriens d’Avepozo avant de mettre le Hcr dans le coup. Là-bas, au Hcr, le représentant a demandé s’ils étaient effectivement candidats au départ volontaire. Ils ont répondu par l’affirmative. Et il leur a fait remplir les formalités d’usage.

N.V.: Les 6 candidats au rapatriement volontaire sont-ils effectivement des militaires ?

Cdt A.T.
: Sur les 6 personnes, j’en connais 5. Je crois que le 6ème doit être un élément d’un groupe d’auto- défense. Ils se sont inscrits et ils sont partis au Hcr qui leur a remis leurs documents. Et ces personnes-là se sont déplacées deux à deux à l’Hôtel Paradis. C’est ce qui a d’ailleurs intrigué tous les autres militaires.

N.V.: Pourquoi trouvaient-ils cela suspect ?

 Cdt A.T.: Les militaires se demandaient ce qui leur serait réservé avec le départ de ces 6 éléments. Nous les avons rassurés qu’il ne leur arriverait rien après le déplacement des autres à l’Hôtel Paradis puisqu’ils ne sont pas candidats au rapatriement volontaire. Il faut indiquer que le fils de l’ambassadeur Ehui Koutouan Bernard a dit à Lath et au capitaine Beugré de nous dire que ceux qui resteraient au Togo le feront à leur risque et péril. Parce que si ceux qui se sont inscrits sont partis, on viendra les prendre de gré ou de force.

N.V.: Pensez-vous que vos vies sont effectivement en danger au Togo?

Cdt A.T.: Sait-on jamais ! Nous avons pris attache avec les services de la Protection du Hcr qui nous ont rassurés que si nous ne sommes pas tentés par le retour dans notre pays, nous pouvons rester au Togo sans problème. C’est ce message que nous avons diffusé à tous les militaires exilés au Togo pour ramener la sérénité dans nos rangs.
N.V.: Si toutes les condi- tions de retour sont réunies, rentrerez-vous au pays ?

Cdt A.T.: Si nous devons rentrer à Abidjan, nous rentrons avec la liberté du prési- dent Laurent Gbagbo d’abord. Si le général Dogbo Blé n’est pas libéré, quel militaire viennent-ils chercher ici ? Nous sommes en exil et nous sommes même totalement démunis, mais tant que nos chefs sont emprisonnés dans des conditions indescriptibles, personne ne s’en ira. Dans l’armée, tant que ton chef n’est pas libéré, tu ne bouges pas. Eux-mêmes le savent très bien. Nous n’avons jamais envoyé Lath Méliane et le Capitaine Beugré en Côte d’Ivoire pour négocier un quelconque  retour. Ils sont partis pour leur propre business. Nous ne les avons jamais envoyés.

N.V.: Qu’est-ce vous fait croire qu’ils sont retournés en Côte d’Ivoire pour cela ?

 Cdt A.T.: Parmi les 6 per- sonnes qui sont parties, deux sont revenues au Togo. Le Capitaine Beugré et le Caporal Lath Méliane du Gspr avaient pris leurs quartiers à l’Hôtel Paradis où ils ont été rejoints par deux autres personnes venues du Bénin. Et depuis, on apprend dans la presse que des soldats ivoiriens en exil sont en train de rentrer en Côte d’Ivoire. Mais de quels soldats parle-t-on puisque nous sommes toujours en exil. A part le seul voyage où on comptait les 5 militaires, aucun soldat à Togo ou au Bénin, n’est rentre en Côte d’Ivoire. On imagine aisément comment se recrutent tous ces individus qui remplissent les avions et qu’on assimile aux militaires exilés.

N.V.: D’où viennent ces personnes qu’on annonce en Côte d’Ivoire comme des soldats ivoiriens rentrant d’exil ?

 Cdt A.T.: Allez-y leur demander d’où ils viennent ? Parce que nous sommes en place. Que Lath Méliane et Beugré sachent avec leurs commanditaires que nous sommes des soldats traqués pour avoir défendu notre patrie attaquée par les rebelles. Nous ne nous laisserons berner pour rien au monde.


Interview réalisée par Robert Krassault ciurbaine@yahoo.fr Envoyé spécial à Lomé (Togo)

 Source: Notre Voie N°4621 du mercredi 22 janvier 2014




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