Ce que je pense du dernier livre d’Antoine Glaser

Lundi 22 Août 2016 - 15:41


Antoine Glaser
Antoine Glaser
En mars 2016, chez Fayard, est sorti le dernier essai d’Antoine Glaser, soi-disant spécialiste de l’Afrique. L’essai a pour titre “Arrogant comme un Français en Afrique”.
La première remarque que je voudrais faire tout de suite, c’est que Glaser n’est pas le premier à stigmatiser l’arrogance de ses compatriotes. En 2003, en effet, Romain Gubert et Emmanuel Saint-Martin avaient consacré au sujet un livre intitulé “L’arrogance française”. Si les deux journalistes décrivent l’arrogance française comme “une maladie à laquelle les Français sont très attachés : croire que la France se doit d’offrir au monde les Lumières, le Droit, la Liberté. Que leurs dirigeants sont porteurs d'un message forcément universel. Qu'eux-mêmes, à l'étranger, ne sont pas de simples voyageurs, mais autant d’ambassadeurs du talent, du goût, du charme français”, ils s’empressent toutefois de faire remarquer que “nos prêches, nos coups de menton, envolées lyriques et autres péroraisons ont fini par lasser la planète. Pis encore : nous faisons rire. Et la France paie cher cette morgue dominatrice”. J’avais aimé lire ce livre pour deux raisons: la première, c’est qu’il s’en dégage incontestablement un aveu lucide et objectif. S’il m’a plu, c’est aussi parce que les auteurs souhaitent ardemment que leur pays cesse de donner des leçons à droite et à gauche alors qu’il n’est pas un parangon de vertu et qu’il est le premier à fouler aux pieds les valeurs auxquelles il prétend être attaché.
Comme Gubert et Saint-Martin, Antoine Glaser critique férocement ces Français méprisants et arrogants; il est sans pitié pour cette France qui s’est toujours comportée comme si elle n’avait rien à apprendre de l’Afrique alors que, de l’avis de l’historien burkinabè Joseph Ki-Zerbo, “l’Afrique a apporté, depuis des siècles, beaucoup d’éléments que la civilisation occidentale a captés et intégrés. On les connaît peu, on les méconnaît et on déduit qu’ils n’existent pas”.
Il ajoute que la France gagnerait énormément si ses missionnaires, militaires, diplomates, politiques, avocats, hommes d’affaires et enseignants consentaient enfin à écouter l’Afrique et à recevoir d’elle.
Tout ceci est fort intéressant et touchant mais pas suffisant, à notre avis, pour enthousiasmer les Africains et les amener à croire à une mort ou à une disparition prochaine de la Françafrique. Il leur sera difficile d’applaudir des deux mains Glaser pour la simple raison que celui-ci se garde bien de se prononcer sur cette nébuleuse qui pendant 5 décennies a vampirisé l’Afrique francophone et enrichi tous les dirigeants français de la Ve République en même temps que certains chefs d’État africains à la solde de  Paris. Nulle part, en effet, il ne remet en cause ce système violent et dévastateur à qui certains analystes imputent l’empoisonnement, l’assassinat ou le renversement de plusieurs résistants et nationalistes africains: Roland-Félix Moumié, Um Nyobè, Sylvanus Olympio, Thomas Sankara, Modibo Keïta. Il se contente plutôt de dire, à la suite de Ki-Zerbo, que son pays peut apprendre quelque chose de l’Afrique (p. 184). Mais comment l’Afrique peut-elle enseigner quand on a dit et écrit pendant longtemps qu’elle ne sait rien et que “l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire” (Sarkozy)? Comment peut-elle donner quand elle a été dépouillée et qu’elle n’est même pas capable de financer ses propres organisations, quand une partie de son argent est stockée dans les caisses du Trésor français? Comment peut-elle prendre la parole quand une monnaie de singe lui est imposée, quand elle ne peut choisir librement ses gouvernants ?
Si le livre de Glaser pèche gravement, c’est à ce niveau : lorsqu’il laisse intacte la question de la Francafrique qui a fait trop de mal aux ex-colonies de la France. Tout se passe, dans cet essai, comme si la Françafrique était un sujet tabou, comme si l’ancien patron de La lettre du continent voulait dire aux Français : “Vous pouvez continuer à piller les richesses des Africains, vous pouvez continuer à leur imposer vos vues pourvu que vous les écoutiez, pourvu que vous ne fassiez plus comme si vous saviez tout, pourvu que vous ne rechigniez plus à leur donner les visas d’entrée en France.” Pour moi, le problème qui se pose entre la France et l’Afrique francophone n’est pas juste de forme mais de fond. Je le résumerai de la manière suivante : les Africains sont fatigués de la Françafrique; ils ne veulent plus ni diktats, ni conseils, ni propositions, ni charité de la France (que les Français gardent tout cela pour eux-mêmes !); ils ne veulent plus que leurs richesses soient pillées par les multinationales françaises sans aucune contrepartie; ils ne veulent plus voir les soldats français violer des mineurs et parader tranquillement dans les rues chez eux.
Parce qu’il n’aborde pas ces questions pourtant essentielles, le livre de Glaser m’a laissé sur ma faim. Certes, l’auteur s’en prend à la morgue et à la suffisance de ses compatriotes qui n’ont jamais jugé nécessaire de renouveler leur “science africaine”. Certes, il reconnaît que “transformer Laurent Gbagbo en reine d’Angleterre et confier tous les pouvoirs à un Premier ministre soutenu par l’opposition [fut] une manipulation grossière” de la part du gouvernement français en janvier 2003 (p. 46). Certes, il ne comprend pas que, en 2000, la France ait été incapable de trouver à l’Ivoirien Tidjane Thiam “un poste du niveau de ceux occupés par ses anciens camarades de promotion”, après que celui-ci eut étudié à Polytechnique et à l’École des mines (pp. 21-22). N’empêche que Glaser ne se montre pas aussi courageux que l’avocat Robert Bourgi qui, début juillet 2016, déclarait à VoxAfrica : “Je ne veux plus de financement politique [des partis politiques français] par les Africains, je ne veux plus que les chefs d’État africains soient choisis par l’ancienne puissance coloniale; je ne veux plus que les dirigeants africains soient choisis par l’ancienne puissance coloniale; je ne veux plus que les hauts fonctionnaires viennent ici faire génuflexion devant l’ancienne puissance coloniale. Les Africains aujourd’hui doivent êtrre maîtres de leur destinée; c’est aux peuples africains de désigner leurs dirigeants et c’est aux peuples africains de les révoquer, de les dégager… Je m’adresse aux Africains et indirectement aux dirigeants français.”
 Glaser, lui, s’adresse uniquement aux Français, non pas pour que ces derniers mettent fin à un système aussi criminel qu’anti-démocratique, mais pour que, tout en changeant d’approche (“comprendre les spécifités et les désirs des Africains”), ils continuent à avoir une emprise sur la politique et l’économie de l’Afrique francophone. Les souffrances et difficultés des Africains, il n’en a cure.
Au total, on peut affirmer qu’Antoine Glaser ne fait pas partie de ceux qui se battent pour la liberté et la souveraineté de l’Afrique. Cet homme a toujours travaillé pour la France. Il continue d’être en mission en Afrique pour son pays. Il n’est pas partisan, comme un Jean-Marie Bockel, de la mort de la Françafrique. La seule chose qu’il attaque, c’est l’habillage de cette vaste mafia.
Il y a une différence entre accabler un système et militer pour la disparition dudit système. Glaser ne souhaite nullement la disparition de la Françafrique.  Il fait juste semblant de ne pas être d’accord avec les bourreaux de l’Afrique et c’est en cela qu’il est dangereux car dénoncer les limites ou manquements de la politique africaine de la France peut bien être une manière de distraire ou d’endormir les Africains estimant que la France n’est plus la bienvenue en Afrique. En d’autres termes, ce qui rend Glaser dangereux, c’est qu’il est en désaccord, non pas avec un système qui a causé trop de dégâts sur le continent africain, mais avec une certaine approche de ceux qui animent la Françafrique et à laquelle il appartient probablement.

Jean-Claude Djereke
jcdjereke@yahoo.fr
 




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