Carlos Lopes : « Je quitte l’ONU pour garder ma liberté de parole sur l’Afrique » Et si Lopes donnait une leçon aux intellectuels Africains?

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Jeudi 29 Septembre 2016 - 09:03


Carlos Lopes
Carlos Lopes

Carlos Lopes reprend sa liberté. Dans une interview exclusive accordée au Monde Afrique, le sous-secrétaire général des Nations unies et secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique annonce son départ d’un poste qu’il occupait depuis quatre ans à Addis-Abeba. Pas de brouilles ni de désaccords idéologiques avec ses tutelles derrière la décision de ce bouill

onnant économiste de 56 ans, originaire de Guinée -Bissau, mais une volonté assumée de maîtriser son avenir . Et, surtout, de préserver « la pensée alternative » qu’il a su faire pénétrer dans les arcanes les plus orthodoxes des institutions internationales, dont il dénonce parfois la « pensée unique ». A un moment où l’Union africaine et les Nations unies doivent renouveler leurs dirigeants, il préfère se mettre en retrait. Explications.

Quelles sont les raisons de votre départ ?

Carlos Lopes Les Nations unies, avec le renouvellement du secrétaire général, tout comme l’Union africaine, avec la succession de Mme Dlamini-Zuma, sont entrées dans une période de transition. Je ne me voyais pas rester spectateur. Ce n’est pas une position confortable. Je préfère maîtriser le calendrier de ma sortie. Il faut savoir quitter une institution lorsqu’on est en haut, pas en bas. Il est toujours préférable de pouvoir négocier en position de force.
 

Redoutiez-vous que votre travail et vos idées ne soient remis en cause ?

Non, personne ne conteste qu’au cours des quatre dernières années la Commission économique pour l’Afrique (CEA) a largement alimenté la réflexion sur le modèle de développement que doit emprunter l’Afrique. Nous avons réussi à mettre sur le radar de nos dirigeants des sujets qui restaient absents ou marginaux, comme la question de l’industrialisation ou du financement des économies à partir des ressources domestiques.
 

Nous avons également traité de la fuite illicite des capitaux, de la dette, des indices de corruption biaisés, et de bien d’autres choses. Je n’ai pas été un dirigeant passif. J’ai souvent été provocateur et j’ai dû secouer pas mal de cocotiers. C’est à ce prix que j’ai pu faire exister une voix alternative. L’important est pour moi de préserver ma liberté de parole. Je verrai ensuite s’il existe une institution dans laquelle je peux continuer ce travail. Pas l’inverse.
 

Vous êtes en effet souvent apparu comme un provocateur dans cet univers du développement souvent peu imaginatif. Pourquoi ce point de vue toujours alternatif ?

Parce que c’était le seul moyen de faire avancer les choses ! Le discours optimiste sur l’Afrique, qui a émergé au début de la décennie, a eu paradoxalement un effet anesthésiant sur la réflexion des Africains. Il a contribué à une forme de paresse intellectuelle. Le portrait de l’Afrique qui émerge en 2010 du fameux rapport « Lions on the move » de McKinsey est celui d’un continent qui offre de grandes opportunités, pas celui d’un continent qui doit se transformer . C’est un appel aux investisseurs à prêter attention à une opportunité oubliée, à un endroit où ils pourraient gagner plus d’argent qu’ailleurs. Les Africains ont absorbé cette narration comme une sorte de compensation au discours afro-pessimiste qui avait prévalu au cours des décennies précédentes et dont ils avaient beaucoup souffert. J’ai toujours trouvé qu’il y avait quelque chose de faux dans ce propos, car il faut évidemment un niveau d’ambition beaucoup plus élevé sur la transformation structurelle des économies africaines. Il ne faut pas se contenter de parler des opportunités de marché.
 

Ne redoutez-vous pas que la Commission économique retombe dans son sommeil après votre départ ?

Bien sûr, c’est toujours mieux d’être dirigé par quelqu’un qui sait porter un message et défendre les idées de son institution. Mais le leadership n’est pas tout. La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, c’est aujourd’hui un cercle de réflexion de trois cents personnes qui produisent une recherche originale dont ont besoin les pays africains. Je n’ai aucun doute sur le fait que cela va continuer. La base est là. Et c’est précieux, parce qu’il n’y a pas en Afrique de think tank qui dépasse vingt personnes.

Qu’allez-vous faire en attendant que le paysage institutionnel se clarifie ? Resterez-vous à Addis-Abeba ?

Je vais m’installer au Cap en [Afrique du Sud ], mais, au cours des prochains mois, je vais aussi passer beaucoup de temps à Kigali. Le président Kagame, que ses pairs ont chargé deréfléchir à une réforme de l’Union africaine, m’a demandé de faire partie de la petite équipe qui travaille avec lui. Nous sommes quatre avec Donald Kaberuka, l’ancien directeur de la Banque africaine de développement, Acha Leke, l’auteur du fameux rapport « Lions on the move » et l’entrepreneur et philanthrope zimbabwéen Strive Masiyiwa. Je continue par ailleurs d’être leconseiller informel d’une dizaine de nos chefs d’Etat.

La Commission pour l’Afrique s’était beaucoup investie dans la préparation de la Conférence de Paris sur le climat . Un an après, quel bilan en faites-vous ?

Je crois que la conférence de Marrakech [la COP22, début novembre] sera l’occasion pour les Africains de montrer que les promesses n’ont pas été tenues. Les financements ne sont pas là. Le niveau d’ambition exprimé par l’Accord de Paris ne correspond pas à ce qu’on voit sur le terrain. Mais mes craintes vont au-delà de la seule question climatique : ce que nous voyons, c’est un détournement global des flux de l’aide au développement vers les questions migratoires et des réfugiés. Au détriment des priorités du développement. Cela n’apparaît pas encore dans les statistiques de l’OCDE Organisation de [coopération et de développement économiques] et cela se passe en silence, parce que c’est un glissement qui serait difficile à assumer politiquement.

Le Monde Afrique





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