Budget de l’Etat, dette publique, salaires des fonctionnaires… Voici le coût du «rattrapage ethnique»

Le gouvernement annonce qu’il s’engage à baisser le poids de la masse salariale publique dans le budget de l’Etat dès cette année, jusqu’en 2022. Il oublie de dire qu’en 2012 et 2013, il a fait littéralement exploser ladite masse salariale. En dehors de toute augmentation des traitements, et en l’absence de concours officiels d’entrée à la Fonction publique. Derrière ces dérapages budgétaires, le spectre du «rattrapage» que les Ivoiriens n’ont pas fini de payer

Vendredi 9 Mai 2014 - 06:04


Donner l’impression que l’on se prépare à une grande réforme quand, en réalité, on promet de tenter de retourner aux grands équilibres financiers du passé, et à « l’orthodoxie » budgétaire préconisée par l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). A l’issue du dernier Conseil des ministres, le porte-parole du gouvernement Ouattara/Duncan, Bruno Koné, a affirmé que « le gouvernement a décidé de travailler à la réduction [du pourcentage de la masse salariale par rapport au budget de l’Etat, ndlr] pour la ramener en dessous de la moyenne ouest-africaine, de 44% à 35%, de 2014 à 2022 ». Pour y arriver, plusieurs hypothèses ont été étudiées, « notamment un taux de crois- sance du Produit intérieur brut (PIB) qui va continuer à être supérieur ou égal à 8% et un taux de pression fiscale qui sera supérieur à 17% [du PIB, ndlr] ». En réalité, pour l’observateur attentif des mouvements de l’économie ivoirienne, ces propos de Bruno Koné traduisent surtout un aveu. « Oui, depuis que nous sommes au pouvoir, nous avons fait exploser la masse salariale, en violation totale des critères de gouvernance communautaires. Nous promettons de mettre fin à cette dérive sans en faire payer le prix aux fonctionnaires, si et seulement si nous réussissons à lever toujours plus d’impôts » : en français facile, tel est le sens des propos de Bruno Koné.

Des chiffres qui en disent long

 Il faut savoir que cela fait de très nombreuses années que la Côte d’Ivoire maintient à peu près une masse salariale publique qui oscille entre 35% et 40% du budget. Les données de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) sont formelles. En 2000, les salaires des fonctionnaires équivalaient à 35,7% du PIB. En 2001, on en était à 35,1%. En 2009, le ratio était de 34,1%. En 2010, le ratio est monté jusqu’à 38,6%, notamment en raison d’une baisse du budget lié aux incertitudes pré-électorales. A peine arrive-t-il au pouvoir qu’Alassane Ouattara profite du point d’achèvement de l’initiative PPTE, un héritage de son prédécesseur. Le budget de l’Etat augmente sensiblement, notamment grâce à l’afflux de crédits internationaux. A priori, l’horizon est dégagé pour un déblocage des salaires des fonctionnaires et des recrutements d’ensei- gnants et de personnels de santé… dans le cadre d’un respect des ratios de l’UEMOA. Contre toute attente, Ouattara gèle les concours de recrutement dans les grandes écoles préparant officiellement à l’entrée au sein de la fonction publique. Ce n’est qu’en cette année 2014 qu’une augmentation des salaires souvent invisible sur les fiches de paie est consentie. Mais fort curieusement, la masse salariale explose. Elle passe de 882 milliards en 2010 à 950 milliards en 2012 – avec un intermède de 649,5 milliards en 2011, lié à la situation de guerre postélectorale – et à 1153,8 milliards en 2013. Entre 2012 et 2013, la masse salariale augmente de 21,4%. En trois ans, elle a augmenté de plus de 30% dans des conditions totalement opaques. Comment l’expliquer ? « L’augmentation de la masse salariale est imputable à la prise en charge des enseignants bénévoles des zones Centre-Nord-Ouest et au recrutement exceptionnel d’anciens combattants », écrit pudiquement le site AfricanEconomic Outlook de la Banque mondiale.

Des largesses entre amis financées par de l’endettement

Plus clairement, c’est l’intégration au sein de la machine de l’Éducation nationale certes, mais aussi des forces de l’ordre, des Douanes et d’autres administrations d’ex-rebelles et de sympathisants de l’ex-rébellion, en dehors de tout critère de mérite, qui est responsable du gonflement inédit de la masse salariale. En d’autres termes, c’est le prix du rattrapage ethnique ! Et ce prix sera payé par les futurs gouvernants, vu que ces petites largesses entre amis participent de l’endettement du pays. « Au total, l’exécution budgétaire a conduit à une aggravation du déficit global passé de 1.8 % du PIB en 2011 à 3.5 % en 2012. Ce déficit a été principalement financé sur les ressources extérieures et par des emprunts sur le marché financier régional », écrit African Economic Outlook. Les futures générations de diplômés paieront cash le prix de ces dérapages qui ont par ailleurs contribué à dégrader le niveau général des ressources humaines au sein de la fonction publique. En effet, si le gouvernement veut revenir à une certaine orthodoxie en termes de ratios masse salariale/budget de l’Etat, il devra limiter les vrais recrutements productifs à l’avenir. Il devra d’autant plus les limiter si ses capacités d’endettement et de pressurisation des entreprises (les impôts directs ont augmenté de 91% entre 2010 et 2013) diminuent, comme on peut logiquement l’imaginer. Les Ivoiriens devraient davantage s’intéresser à la manière dont leur pays est géré, au-delà des annonces publicitaires du gouvernement, destinées à les endormir face aux périls qui s’annoncent.

Par Philippe Brou

Source:  Le Nouveau Courrier N° 1025 Du jeudi 08 Mai  2014




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