Bravo à Mgr Paul Dacoury!

Mardi 10 Juin 2014 - 11:39


Évêque auxiliaire, il formait un excellent tandem avec l’archevêque d’Abidjan. Il y avait comme une complicité entre les deux hommes. C’est que Mgr Paul Dacoury-Tabley et Mgr Bernard Yago étaient sur la même longueur d’onde, avaient une même conception de la mission de l’Église et du prêtre dans la Cité. Tous deux étaient en effet d’avis que la paix n’est pas seulement absence de guerre et qu’un pays n’est pas en paix lorsque certains de ses fils et filles sont privés de nourriture, de soins, d’éducation, de travail, de considération, de liberté d’opinion et d’expression (on était en plein parti unique triomphant et écrasant). Favoriser les prêtres et laïcs de leurs ethnies (bété et adjoukrou) n’était pas leur obsession. Ils étaient préoccupés par une seule chose. Une seule cause les mobilisait : que la bouche de l’Église puisse être “la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche” et “sa voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir” (Aimé Césaire), que cette Église soit debout, qu’elle ait toujours son mot à dire sur la manière dont le pays et ses ressources sont gérés, qu’elle ne laisse pas l’injustice et le mensonge triompher dans le pays. L’un et l’autre étaient en même temps convaincus que seule une Église vivant modestement et ne courant pas après l’argent de ceux qui sont au pouvoir pouvait parler librement et défendre les petits et défavorisés. Comme il fallait s’y attendre, cette posture attira à Dacoury quelques critiques acerbes mais toujours loin d’être fondées. Il fut, par exemple, accusé de rouler pour l’opposition conduite alors par le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, de ne pas aimer Houphouët comme tout bon Bété. Certains pensent même que ce dernier fit tout ce qui était en son pouvoir pour que Dacoury ne succède pas à Mgr Yago en 1995. Possible mais d’autres personnes estiment que certains prêtres  d’Abidjan, prisonniers d’un tribalisme primaire et stupide, ne voulaient pas voir un “étranger” diriger l’archidiocèse d’Abidjan. Quand on regarde l’ethnie de ceux qui sont venus après Yago à la tête de l’archidiocèse d’Abidjan, on est tenté de leur donner raison et de dire que la discrimination a encore de beaux jours devant elle dans notre “sainte” Église de Côte d’Ivoire malgré l’exhortation de Saint Paul aux Galates: “Il n’y a plus ni Juifs, ni Grecs, ni homme ni femme, ni esclaves ni hommes libres. Tous, vous êtes un en Christ.” (Gal 3, 28) Tous ces faits et événements eurent lieu dans les années 1980.
Vint ensuite l’inauguration de la basilique de Yamoussoukro en 1990. Ne comprenant pas que plusieurs milliards de F CFA aient été mis dans la construction de cette basilique au moment où le pays manquait cruellement d’hôpitaux, d’universités et de routes, Dacoury annonça qu’il n’y participerait pas et qu’il se bornerait à saluer Jean-Paul II à l’aéroport de Yamoussoukro. Il tint parole, ce qui provoqua l’ire de certains barons et militants du PDCI. Mais qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire? L’empêcher de dormir? Tant s’en faut!
24 ans plus tard et en dépit de la fatigue (Il aura quatre-vingts ans, cette année), Mgr Dacoury vient une fois de plus de s’illustrer positivement en rendant visite à Simone Gbagbo injustement incarcérée à Odienné depuis 3 ans. À en croire certains journaux abidjanais, il aurait été brutalisé par un des hommes commis à la surveillance de l’ex-première dame. Même si cela est grave, cela importe peu. L’important est que l’ancien évêque de Grand-Bassam ait pris le risque de déplaire au pouvoir fantoche d’Abidjan en prenant la décision d’aller voir dans quelles conditions Simone Ehivet est détenue, qu’il se soit déplacé, qu’il ait rencontré une prisonnière politique. Je ne sais pas si ceux qui ont été installés par la France en avril 2011 le traiteront de “refondateur en soutane” comme Yago fut qualifié en 1963 de “fétichiste en tiare” par Houphouët pour avoir prié sur la dépouille d’Ernest Boka à Grand Morié (cf. Samba Diarra, “Les faux complots d’Houphouët-Boigny. Fracture dans le destin d’une nation (1959-1970), Paris, Karthala, 1997).
Le geste de Dacoury est-il extraordinaire? Je répondrai par “oui” et par “non”. Oui car, sauf erreur de ma part, les “hommes de Dieu” (imams, pasteurs, prêtres et évêques) ayant osé rendre visite aux prisonniers politiques de Bouna, de Korhogo, de Katiola et de la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan ne sont pas légion dans notre pays. Non car quiconque a reçu le baptême a reçu ipso facto l’Esprit Saint dont l’apôtre Paul affirme qu’il n’est pas un Esprit qui nous ramène à la peur (Romains 8, 15). Autrement dit, l’Esprit Saint descendu sur les apôtres le jour de la Pentecôte (50 jours après Pâques) affranchit les chrétiens de la peur (la peur d’être arrêtés, emprisonnés ou assassinés), leur donne le courage d’agir et de parler haut et fort comme Pierre dans “Les Actes des apôtres”. En tant que chrétiens, nous devrions être capables de faire la même chose que Mgr Dacoury car, pour le pape François, “si l’Église est vivante, elle doit toujours surprendre” Et il ajoute: “Une Église qui n’a pas la capacité de surprendre est une Église faible, malade, mourante et elle doit être hospitalisée en service de réanimation au plus vite ! L’Église ne doit pas non plus avoir peur de semer la pagaille ou déranger. Certains à Jérusalem auraient préféré que les disciples, bloqués par la peur, restent enfermés chez eux pour ne pas semer le trouble. Aujourd'hui aussi beaucoup veulent cela des chrétiens.” Le pape termine en disant: “L’Église de Pentecôte ne se résout pas à être inoffensive, trop distillée. Elle ne veut pas être un élément décoratif. C'est une Église qui n'hésite pas à sortir, à la rencontre des gens, pour annoncer le message qui lui a été confié, même si ce message dérange ou perturbe les consciences, même si ce message apporte peut-être des problèmes et même parfois s'il conduit au martyre. » (Regina coeli du 8 juin 2014). La France, dont le déclin a inéluctablement commencé, ses présidents-pantins et ses soi-disant missionnaires qui seraient plus utiles dans leur pays devenu immoral et païen, voudraient en Afrique des “hommes de Dieu” qui ne s’intéressent pas au sort des prisonniers politiques, au rattrapage ethnique, au détournement des fonds publics par une clique d’incultes et d’incompétents, à la répression des meetings et manifestations de l’opposition, à la violation des droits de l’homme, à l’utilisation abusive et exclusive des médias d’État par le seul RHDP. Ils souhaiteraient avoir affaire à une Église fustigeant seulement la polygamie des Africains. Ils aimeraient que les chrétiens se contentent de remplir les églises et de consommer les sacrements au lieu de “semer la pagaille” dans une société où l’argent des banques, de l’eau, du téléphone et de l’électricté profite plus aux entreprises françaises qu’aux Ivoiriens. Or le message de Jésus nous fait voir que le vrai chrétien est celui qui accepte de déranger. Inquiet de voir la Cité aller à la dérive, celui-ci se doit d’inquiéter la conscience de ceux qui gouvernent dans la violence, le mensonge et l’injustice. En somme, sa vocation est d’être un semeur de trouble. Merci à Mgr Paul Dacoury de nous le rappeler par son geste ô combien prophétique! À chacun de nous de suivre son exemple car, comme le disait Martin Luther King, “nos vies commencent à prendre fin le jour où nous devenons silencieux à propos des choses qui comptent”. Et l’une des choses qui comptent aujourd’hui, c’est la souveraineté et l’indépendance totale de la Côte d’Ivoire.

Libre opinion, une Contribution de:

Jean-Claude DJEREKE

Chercheur au Cerclecad, Ottawa (Canada)
Prochain livre: “Abattre la Françafrique ou périr: le dilemme de l’Afrique francophone”




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