Boycott électoral en Côte d'Ivoire: problématique et enjeux

Mercredi 30 Novembre 2016 - 19:28


Des leaders du Front du Refus et de la Coalition du Non
Des leaders du Front du Refus et de la Coalition du Non

 

Pourquoi en 1995, le FPI( Front Populaire Ivoirien), dirigé par Laurent Gbagbo, a t-il participé aux législatives après avoir boycotté la présidentielle? De cette interrogation faisant référence à l'histoire de la gauche ivoirienne découle ce questionnement:
Pourquoi un parti politique peut-il boycotter une élection, en l'occurrence la présidentielle, et participer aux législatives, aux municipales, et aux régionales, sans qu'aucune exigence ayant motivé le boycott ne trouve satisfaction?
Qu'est ce qui explique ou justifie ce changement ou cette variation de posture vis à vis du boycott selon la nature de l'élection?
Toutes les élections ont-elles les mêmes enjeux au point où le boycott de l'une doit inéluctablement impliquer, comme dans une sorte de ballet logique et dans une exigence de cohérence politique, le boycott de toutes les autres élections ?
La cohérence politique consiste t-elle dans le boycott systématique de toutes les élections pour les "mêmes" motifs ou consiste t-elle en une variation de posture vis à vis du boycott, selon que les enjeux diffèrent d'une élection à une autre, malgré la mêmeté des conditions de leur organisation?
Partant de cette problématique nous tenterons de montrer que la spirale de boycott systématique est un piège dont il faut pouvoir et savoir sortir avec beaucoup de lucidité, quand on a fait le choix de la démocratie et le rejet de l'accession au pouvoir par les armes.

 

I-LE FAIT HISTORIQUE: LE FPI ET LES ÉLECTIONS DE 1995.

 

Ce fait historique est riche en enseignements. Il est donc digne d'intérêt dans la question qui nous préoccupe ici.
Mais avant d'évoquer 1995, il faut remonter à la présidentielle de 1990. Une élection à laquelle Laurent Gbagbo, leader de la gauche, décida de participer malgré les conditions antidémocratiques et non transparentes de son organisation. L'urne transparente, le bulletin unique, les PV multiples des bureaux de vote, le vote à 18 ans, la Commission électorale indépendante, qui constituent des avancées démocratiques avec l'écriture d'un code électoral en 2000, étaient encore inexistants en 1995. Laurent Gbagbo était bien conscient qu'il n'affrontait pas Houphouet Boigny pour le battre dans les urnes, non pas parce qu'il souffrait d'un manque de popularité, mais parce que le vieux parti, le PDCI RDA, au nom d'une logique de conservation du pouvoir et de l'obsession qu'il en avait, allait se livrer à la fraude électorale pour confisquer le pouvoir.
Pourquoi Laurent Gbagbo participa t-il à cette élection malgré tout?
Il y participa pour marquer le symbole fort de l'avènement d'une nouvelle ère, celle des élections multipartites en Côte d'Ivoire.
Il y participa également pour marquer sa propre histoire, celle du premier opposant à affronter dans les urnes Houphouet Boigny, vénéré comme un démiurge.
En résumé, cette participation relevait du symbolique et de l'historique.
Cependant, la posture adoptée par l'opposition en 1990 ne fut pas la même que celle de 1995. Un parti politique se crée pour conquérir le pouvoir et appliquer son programme de gouvernement, et non pour demeurer éternellement dans l'opposition. Mais comment conquérir le pouvoir, quand les dés sont pipés d'avance à travers des conditions antidémocratiques de l'organisation de l'élection présidentielle? Une fois posée cette question, l'on peut comprendre pourquoi le FPI et ses alliés du Front républicain ont été beaucoup plus exigeants en réclamant l'élaboration de conditions démocratiques et transparentes pour leur participation à la présidentielle de 1995. L'opposition exigeait des urnes transparentes, le bulletin unique, les PV multiples des bureaux de vote, le vote à l'âge de 18 ans, une CEI.
Pour calmer le front sociopolitique, dont le FPI d'alors avait l'art de mettre en ébullition, le régime PDCI entreprit un semblant de négociation avec l'opposition, comme si ce régime voulait afficher sa bonne intention de céder aux exigences électorales de l'opposition. Dans le fond, le vieux parti ne faisait que ruser avec l'opposition pour la prendre de cours à la veille de l'élection présidentielle, en lui imposant les mêmes conditions que celles de 1990. Et cela se vérifia par la suite, lorsque le régime PDCI, à quelques jours de la présidentielle, balaya du revers de la main tous les points d'accords obtenus avec l'opposition. Cette ruse du pouvoir déclencha le courroux de l'opposition qui décida d'appeler ses partisans au "boycott actif" de la présidentielle. Ce boycott actif fut effectif mais n'empêcha pas le PDCI de maintenir Konan Bédié au pouvoir, avec Francis Wodié comme adversaire dont le parti s'était ainsi démarqué des autres partis de l'opposition. Ce boycott était celui de la protestation contre une élection antidémocratique. Alors que ces conditions contestées demeuraient en l'état, l'opposition changea de posture aux législatives et aux municipales qui suivirent. Il était question pour elle de participer aux législatives et aux municipales. Pourquoi a -t-elle opéré ce choix après le boycott de la présidentielle sans toutefois avoir obtenu satisfaction de ses exigences démocratiques?
Les raisons de sa participation se trouvent dans deux choses:
Première chose: La certitude de pouvoir gagner les législatives dans certaines localités constituant des bastions de l'opposition, en dépit de la fraude électorale dont la puissance ne saurait être à même de dissoudre dans les urnes les voix de l'opposition.
Deuxième chose: Apporter la voix de la contradiction constructive et éclairante au sein du parlement, en vue d'influencer qualitativement l'élaboration des lois ( loi sur le foncier rural par exemple) à défaut d'empêcher leur adoption. Car faire de l'opposition efficace c'est aussi se donner un certain pouvoir législatif en introduisant la contradiction dialectique salutaire au sein du parlement, dans l'intérêt du peuple pour lequel l'on prétend mener un combat politique.
Pour deux raisons essentielles, Laurent Gbagbo déjà député de Ouragahio depuis 1990 avait pu obtenir un second mandat parlementaire aux législatives de 1995.
Si la présidentielle a pour enjeu la conquête et l'exercice du pouvoir d'Etat, les législatives ont pour enjeu principal la conquête et l'exercice d'un contre-pouvoir pour, à des degrés variables, en limiter les abus, les déviations. La voix du peuple de gauche a fondamentalement besoin d'être audible dans l'hémicycle, là où sont votées les lois auxquelles il sera soumis. Mieux vaut tenter d'influencer l'élaboration d'une loi ou de l'empêcher par l'action parlementaire que de la subir systématiquement dans le silence absolu ou dans le bruit le plus assourdissant mais impuissant.
Si le boycott constitue une forme de protestation contre des conditions d'élections jugées antidémocratiques, il peut contradictoirement déboucher sur l'option de moyens non démocratiques pour la conquête du pouvoir.

 

II-LE BOYCOTT COMME MOMENT TRANSITOIRE POUR UNE CONQUÊTE ARMÉE DU POUVOIR.

 

En 2001 le RDR ( Rassemblement des Républicains) décida de boycotter les législatives pour protester contre la non participation de son leader, Alassane Ouattara, à la présidentielle de 2000 après le rejet de sa candidature par la Cour suprême. Ce boycott se présentait comme un refus de participation à la vie démocratique. En optant pour le boycott, ce parti ne renonçait pas à son objectif de conquête du pouvoir. L'année qui suivit, en 2002 précisément, il se révéla qu'il avait opté pour une conquête du pouvoir par une rébellion armée.
Dans le cas du RDR, nous comprenons que la logique du boycott peut laisser place à une conquête du pouvoir par les armes, encore faut-il avoir les moyens de sa politique. De ce fait, tout régime politique qui, obsédé par le pouvoir, refuse l'alternance et use de tous les moyens pour se maintenir au pouvoir pourra tirer cette leçon:créer les conditions pour pousser l'opposition à boycotter les élections c'est subrepticement ne lui offrir d'autre alternative que la prise des armes pour la conquête du pouvoir. Nous ne voulons pas par là dire que le président Laurent Gbagbo n'avait pas créé les conditions démocratiques des législatives de 2001, étant donné que nous avons donné la raison du boycott de ces législatives par le RDR et que le FPI n'avait pas obtenu une grande majorité des sièges au parlement. En sus, le code électoral en vigueur et consensuel garantissait l'organisation d'élections démocratiques et transparentes.

 

III-DU BOYCOTT DES ÉLECTIONS DEPUIS LE 11AVRIL 2011.

 

La Côte d'Ivoire a connu une ère de terreur avant et après le 11 avril 2011, date du renversement du président Laurent Gbagbo par les armes. Une CEI dépendante, l'insécurité régnante, les graves violations des droits de l'homme, des emprisonnements de leaders de l'opposition, le grand nombre des exilés politiques étaient autant de raisons qui ont milité pour le boycott des différentes élections par l'opposition. Mais aujourd'hui, sans se soucier de satisfaire certaines émotions, la question essentielle qu'il faut se poser en toute objectivité et en toute lucidité est de savoir s'il faut continuer de boycotter systématiquement toutes les élections en courant le risque de sombrer dans une certaine décadence politique et de subir sans toute forme de résistance démocratique efficace les lois et les politiques du régime régnant ?

Il n'y a pas que l'opposition des rues et des meetings. Il faut aussi donner la chance à l'opposition parlementaire de s'exprimer. Car la rue et les meetings ont montré leurs limites à partir du moment où le front politique de l'opposition et le front social ne savent plus marcher la main dans la main, à partir du moment où l'opposition ne sait plus enflammer et instrumentaliser le front social pour des fins politiques.
L'opposition parlementaire, selon sa force, pourrait constituer un contre-pouvoir plus ou moins efficace. Certes cette opposition, dans les conditions actuelles, ne saurait se parer de l'illusion d'obtenir une majorité de sièges au parlement, mais elle doit y être présente pour jouer son rôle: y faire entendre la voix du peuple de gauche. C'est déjà important.
Laurent Gbagbo était sûr de gagner aux législatives à Ouragahio en 1995, il y a effectivement gagné malgré qu'il ait boycotté la présidentielle. GBAGBO n'avait pas eu tort de participer aux législatives. Car en tant que député, il a poursuivi son travail d'opposant au parlement. Nous parlons de Gbagbo parce qu'il est une référence et une idole. Et tout ceux qui se réclament de lui devraient se comporter en bon disciples.
Pourquoi ce qui était bon en 1995 avec Gbagbo ne le serait pas aujourd'hui? Certains évoqueront une différence de contexte. Mais dans le fond l'essentiel du contexte n'a pas changé: absence de conditions démocratiques et transparentes d'organisation des élections.
Il existe des bastions stables de l'opposition. Que ces bastions ne soient pas abandonnés aux mains de ses adversaires politiques.
Aujourd'hui l'opposition est financièrement essoufflée. Dans une situation de paupérisation généralisée, elle a recours aux miettes des cotisations de ses militants pour financer l'organisation de ses actions. N'est-il pas judicieux, intelligent que cette opposition ait des députés au parlement pour bénéficier du financement public des partis politiques tel que cela est prévu par loi, chose dont le RDR a bénéficié sur la base d'un compromis politique avec le président Laurent Gbagbo, pendant que celui-ci était au pouvoir ?

Ouvrons grandement les yeux pour voir où se trouvent nos intérêts essentiels et pour agir dans leur sens. L'opposition n'est pas qu'une marche rectiligne , elle est aussi une démarche à plusieurs variables selon la Realpolitik, non pas celle dont l'évocation cherche à satisfaire des intérêts et ambitions égoïstes, mais celle qui illumine les yeux du politique et le contraint à percevoir la voie du salut dans le sens de l'intérêt général.
Chaque boycott de l'opposition se transforme inéluctablement en victoire pour le régime Ouattara, quoi de plus normal quand cela se traduit par la faiblesse ou l'inexistence d'un contre -pouvoir au sein de l'hémicycle.

Notre vision des choses pourrait déranger certaines émotions et certaines sensibilités, elle pourrait également être contredite par des partisans du soupçon politique qui ne voient systématiquement que la trahison là où d'autres empruntent des voies différentes des leurs.
Être de gauche c'est, à l'origine de cette appellation, et avant qu'elle ne soit la référence à une certaine idéologie et à un ensemble de valeurs, occuper une certaine position au sein du parlement (Au XVIII ème siècle, Les députés opposés à une mesure, qui se regroupent à gauche du président du Bureau du parlement .)

Yoro Polinovici


 


 


 


 





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