Bombardement de la résidence, assassinat de Tagro…Christine Adjobi fait des révélations

Lors de la commémoration du 11 avril, la ministre Christine Nébout Adjobi a raconté les derniers jours à la résidence où elle se trouvait au moment des bombardements de l’armée française. Elle revient sur le rôle de l’ambassadeur français Jean marc Simon dans l’assassinat du ministre Tagro.

Lundi 14 Avril 2014 - 11:46


Lorsque Dieu commence, il achève ; et il va achever ce qu’il a commencé. Le président Gbagbo n’a pas préparé de guerre. Il s’est attelé à rechercher la paix partout, dans toutes les capitales du monde. En signant des accords. Même si les causes des accords sont durs à avaler pour son peuple. Au titre de la paix, il a signé des accords et le dernier en date, c’était l’accord politique de Ouagadougou. Gbagbo y croyait, Gbagbo recherchait la paix. Alors que, pendant près de dix ans, d’autres se préparaient à faire la guerre, ils ne recherchaient pas la paix. Alors que l’intérieur de la Côte d’Ivoire était en train d’être pris, le président - avec son gouvernement - continuait de travailler. Pour la souveraineté de la Côte d’Ivoire, pour la dignité de l’homme ivoirien. Et c’est pour cela que le gouvernement Aké N’gbo, avec ses ministres, a résisté chacun à son niveau, dans son département. (…)
Comment je me suis retrouvée à la Résidence ? Le président Gbagbo continuait de travailler. Quelqu’un qui avait préparé une guerre n’allait pas programmer des Conseils de ministres. Le 31 mars, on devait avoir un conseil des minis - tres. Je me suis apprêtée. Avant de partir, j’avais une fille qui m’avait devancée ; elle me dit : «Mais maman où vas tu ? Moi je suis au Plateau et tu me dis que tu as un Conseil des ministres ?» Je dis : «Oui». Elle dit : «Je ne pense pas que vous aurez le Conseil parce que le Plateau est calme, il n’y a personne. Je lui dis de demander à ma secrétaire d’appeler le secrétariat général du gouvernement. Ce qui a été fait et il m’est revenu que le Conseil a été annulé. Pendant ces quatre mois, personne n’avait le temps dans le gouvernement ; il fallait tout faire pour que l’Ivoirien soit bien. Entre temps, notre camarade Kadet Bertin avait fait un accident, il était hospitalisé à la PISAM. Le prêtre de Notre dame de la Tendresse avait été attaqué nuitamment, alors qu’il revenait d’une mission. Il était également à la Pisam. Alors j’ai dit : bon ! Comme le Conseil est annulé, je vais profiter de ce temps pour aller leur rendre visite. C’est comme ça que je me suis retrou - vée là bas et j’étais avec l’une de mes filles. Elle me dit : «Il y a longtemps que je n’ai pas vu le président Gbagbo et tantie Simone, je voudrais passer les saluer». C’est comme ça que nous avons appelé la résidence et nous y sommes rendues aux environs de 12h 30 – 13h. Nous avons pris le petit déjeuner avec le couple et aux environ de 15 h -15h 30, j’ai décidé de rentrer à la maison.
Quand je suis sortie dans la cour, les gardes du corps du président me disent : «Madame, vous ne pouvez pas sortir de la présidence parce que la ville est occupée par les rebelles». Je dis : «Comment ça la ville est occupée ?» On me dit : «Vous ne pouvez pas sortir d’ici». Je suis donc repartie au grand salon où je me suis assise et j’ai sorti mon arme qui est le chape - let. Et j’ai prié. J’ai commencé à intercéder. Jusqu’à 18h, on me dit : «Madame vous pouvez partir.» J’ai dit : «Non non, ce n’est plus la peine». J’ai donc appelé mon époux pour lui dire : «Ecoute, je reste là. C’est comme ça que je suis restée à la présidence.» Et la nuit, avant d’aller dormir ce jour-là, le chef m’a appelé, il a appelé ma fille, la Première dame et sa belle sœur. Nous nous sommes retrouvés en chambre et nous avons prié. Ils m’ont montré où dormir mais je vous assure que je n’ai pas pu fermer l’œil. J’ai fait le rosaire jusqu’au matin. J’ai prié jusqu’au matin. La Première dame Simone m’a vue, elle m’a dit : «Tu n’as pas dormi ?» J’ai dit que je ne pouvais pas dormir, je n’avais même pas sommeil ; c’est comme ça que nous sommes restés là bas. Et nous ne pouvions plus sortir de la présidence. Au fur et à mesure que les jours avançaient, il n’y avait pratiquement plus à manger. Mais on réussissait à faire venir des vivres. Parce qu’il y a beaucoup de gens qui sont venus ; il y avait le ministre Aboudrahamane Sangaré qui est venu être aux cotés de son ami. Il y avait le ministre de la Justice Yanon Yapo, il y avait d’autres personnes. Il y avait des enfants. Je me rappelle qu’il y avait une des filles du président qui parlait tout le temps à Simone et qui disait : «Maman, je peux pas rester chez moi. Je veux venir. » Et sa mère lui disait : «Mais comment tu vas venir, ça tire partout.» C’est comme ça que le garde du corps du chef a pris un char est allé chercher la fille et ses enfants.
Je le disais quand j’étais à la Pergola à un des ministres de Ouattara, Hamed Bakayoko, avec qui j’ai échangé. Il me dit pourquoi est-ce que le président a laissé tous ses enfants autour de lui. J’ai dit : «Mais le président n’a pas préparé la guerre et le président n’a pas su qu’un pays comme la France pouvait venir bombarder la résidence d’un président de la République. Toutes ces personnes qui étaient là sont venues pour se faire sécuriser. Où voulait-il que le président fasse partir ses enfants ? Il me dit mais ils pouvaient aller quelque part. Quelque part où ? C’est chez leur papa et les jeunes qui sont venus, qui  étaient autour de la résidence du président, personne ne les avaient appelés mais ils sont venus. Et quand j’ai appris, je suis allée les saluer pour les encourager. Et pour cela, je me rappelle, quand on m’a interrogée à Boundiali, on dit : «Mais on vous a vu aller parler aux jeunes-là !», j’ai dit : «Oui pour aller leur parler. Mais de la victoire.» La victoire de qui ? J’ai dit : «La victoire de la Côte d’Ivoire. Et ces jeunes, vous les avez vus, ils n’avaient rien dans la main. Ils sont venus parce qu’ils aiment leur président.» Ces jeunes, je me rappelle, le 5 avril, quand ça tonnait sur la résidence du chef de l’Etat, où ils ont bousillé l’infirmerie alors qu’il y avait des blessés, la cuisine également, le président a demandé à ces jeunes de s’en ailler, qu’ils rentrent chez eux. On les a conduits jusqu’à Blockauss et ils ont pu partir. Le 11 avril, quand le président a appris qu’il y avait des chars de la France qui venaient vers sa résidence, il a demandé aux militaires qui étaient autour de lui de ne pas combattre, parce qu’il ne veut pas de bain de sang. Il leur a demandé de partir parce que c’est lui qu’on cherchait. Qu’on vienne le prendre. Nous avons vécu du 31 mars au 11 avril dans cette atmo - sphère. Dans la journée, il y avait une accalmie mais la nuit ça bombardait. Nous avions notre arme choc, nous intercédions. Le ministre Béchio est là, la sœur Bro Grébé est là. Nous avons prié. Le président lui-même était dans une petite chambre, parce que nous étions au sous sol, pour partager la parole. Ce n’était pas le combattant, le chef  guerrier, je n’ai vu en le président Gbagbo le chef guerrier qui donnait des ordres aux militaires : «Allez combattre l’armée française !» Je n’ai pas vu ça. Non. C’était un homme serein, qui n’a pas paniqué et c’est ça qui lui donnait la force. Comme toujours, et avec son humour habituel, il était serein. Une nuit, alors que nous étions au sous-sol ils ont lancé une bombe et il y a eu de la fumée.  Avant même le dimanche 10 avril, comme dans la journée il y avait l’accal- mie, je suis montée dans la salle d’eau pour me laver rapidement. Et pendant que j’y étais, de la résidence de l’ambassadeur de France où il y avait des snipers, ils ont tiré dans ma direction. Les gardes qui m’accompagnaient ont crié : «Madame le ministre.» En tout cas, je ne sais pas comment je me suis habillée mais je me suis retrouvée dehors et en des - cendant, je suis tombée dans les escaliers. Gloire à Dieu !

La journée fatidique du 11 avril

 Le dernier jour, on ne pouvait plus respirer parce qu’il y avait la fumée. Le président sortait et tout le monde l’a suivi, pour déposer des chaises. Il était avec madame, on était là ; il fallait ouvrir maintenant la porte pour nous mettre dans une salle à côté. La porte a été ouverte, elle a été forcée parce que celui qui avait la clé de la porte n’était pas là. Nous sommes rentrés dans la salle ; nous étions assis et attendions. Paix à son âme, notre camarade Tagro est venu lui dire : «Monsieur le président, l’ambassadeur de France dit de sortir avec un linge blanc.» Il dit : «bon je vais aller.» «Vas-y», lui répond le président. Mais quand il est parti, il est revenu automatiquement et il a dit : «Monsieur le  président, il y a plein de rebelles dehors et ils m’ont reconnu ; ils ont dit Tagro, Tagro. Ils ont tiré dans ma direction et je suis rentré.» Le président Gbagbo a dit : «C’est toi-même qui a dit qu’on te demande de sortir.» Tagro répond : «Oui ? C’est ce qu’il a dit. Bon, je vais le rappeler.» Mais quand il revenait, son téléphone était tombé dehors ; donc je lui ai  donné mon portable et il a appelé l’ambassadeur Simon Jean Marc et ce dernier s’est mis à rire au bout du fil. Tagro donc qui dit : «Mais monsieur le président, il rit, il se moque de moi.» Le président était excédé. Tagro dit : «Je vais sortir encore. C’est comme ça qu’il a pris le linge blanc, il est sorti. Aussitôt les rebelles sont rentrés. Ils ont demandé à toutes les femmes de se coucher. Les hommes torses nus. Ils ont d’abord crié : «Où est Gbagbo ? Où est Gbagbo ?» Le président a dit : «Me voici, je vais sortir.» D’autres sont revenus pour chercher Simone. Elle dit : «Me voici» et ils l’ont fait sortir. Tout ce qu’on avait sur nous, ils ont tout pris. Même mon alliance, ils ont tout pris. Et quand on est sortis, le monde que j’ai vu ! Des gens avec cheveux jaunes, « yellowman » ou quoi, je ne sais pas. Ils avaient de la haine dans les yeux et ont commencé à nous insulter, surtout nous les femmes, nous insulter, nous bastonner. J’ai des cicatrices là, ils ont coupé ma lèvre inférieure ; elle a été fendillée. Du sang, je tombée ; Et je me rappelle encore ce qu’ils disaient : « comment une vieille femme comme ça, vous ne pouvez pas  donner de conseils à Gbagbo pour qu’il quitte le pouvoir ? Et vous êtes avec lui. » Ça fait pitié ! Ça fait pitié ! Nous avons subi cela et nous sommes montés en voiture ; j’étais avec le vice-président Aboudrahamane, dans une double cabine. Quand nous sommes arrivés au Golf, je me suis dit que nous allons souffler. Le comble nous y attendait. Ils nous ont accueillis avec des coups de poing. On était dans la voiture, recroquevillés. On ne pouvait même pas se lever pour sortir. Ils nous ont battus. Finalement, nous sommes sortis et quand on est rentrés dans le hall, je voyais une haie des agents de l’Onuci. Je me suis dit qu’ils vont nous sauver. Je suis allée vers eux et l’un m’a poussée violemment. Heureusement que ce jour-là, j’avais porté un boubou, un sous corps et un jeans, sinon je me serais retrouvée toute nue. Le boubou était parti, ils l’ont déchiré. Et j’entendais ma fille crier : «Où est maman ? Où est maman ?» Et je lui ai dit : «Voici ta mère» et elle est venue à moi (…) Pendant tout ce temps, le président Gbagbo était serein. Le lundi 12, on a pu le voir, parce qu’il était dans la pièce d’à coté. Et comme toujours, il blaguait. Tout ça pour remonter le moral à ceux qui étaient avec lui. La suite, vous le savez. Aujourd’hui, nous commémorons la mort de la démocratie. Mais nous célébrons la vie des démocrates. Et tout ce qui s’est passé, j’en parle, je n’ai pas mal. Au départ quand j’en parlais, je pleurais, j’avais mal. Mais Dieu m’a guérie. Ceux qui ne sont pas encore guéris, présentez vos blessures au Seigneur, il va vous guérir.

Propos retranscrits par Emmanue l Akani

Source: Le Nouveau Courrier N° 1005 du samedi 12 au dimanche 13  Avril 2014




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