Blé Goudé : derniers secrets d'une déportation

Dix jours après le transfèrement à la Cour pénale internationale (CPI), sise à La Haye, de Charles Blé Goudé, ancien leader des Jeunes Patriotes ivoiriens, place à la reconstitution des faits et aux questionnements sur ce que le pouvoir et l'opposition vivent, l'un avec joie et l'autre avec tristesse, comme une «déportation». En effet, les points d'ombre et les impacts politiques, y compris au sein du régime, sont nombreux et méritent d'être analysés.

Jeudi 3 Avril 2014 - 00:09


Comment le pouvoir a complètement changé de stratégie

 Selon toute évidence, jusqu'à très récemment, le régime Ouattara a tout fait pour bloquer le processus de tranfèrement de tout Ivoirien – donc forcé- ment de Blé Goudé - à La Haye. Moins par volonté de maintenir le dialogue avec ses adversaires politiques que par crainte de voir «le monstre» demander ses propres «enfants» après s'être saisi de ceux du voisin. C'est ainsi que sa justice aux ordres a tenté de «court-circui- ter» la CPI en inculpant le 30 janvier 2013 l'ancien ministre de la Jeunesse, notamment pour «crimes de guerre» (histoire de pouvoir faire jouer la règle de «complémentarité» entre la CPI et les instruments judiciaires nationaux, et alors que La Haye avait déjà émis un mandat d'arrêt encore sous scellés contre lui). Par la suite, dans un courrier daté du 13 janvier 2014, que nous avons consulté, les avocats français Jean-Pierre Mignard et Jean-Paul Benoît, agissant pour le compte des maîtres d'Abidjan, demandent à la Chambre préliminaire I de «bien vouloir avaliser le droit qu'ont les autorités ivoiriennes, conformément à l'article 94 du Statut, de surseoir à l'exécution du mandat d'arrêt pendant la durée nécessaire à l'accomplissement de l'enquête et des procédures internes». Ils demandent à pouvoir gar- der Blé Goudé au moins jusqu'au 13 avril 2014. Le 3 mars 2014, la juge unique Silvia Fernandez de Gurmendi rejette leur requête. Dès ce moment, le régime Ouattara ne peut plus ruser. Soit il se soumet et s'expose à des «offensives» visant cer- taines de ses figures, soit il prend le risque de défier la CPI, et d'assumer un choix «souverainiste» qui peut le «fâcher» avec l'institution de La Haye, et avoir des conséquences sur une affaire Gbagbo où le procureur est en difficulté et peut arguer de l'absence de collaboration d'Abidjan pour tout arrê- ter. «Faut-il sacrifier quelques-uns d'entre nous pour avoir la peau de Gbagbo ?» Tel est en substance le fond du débat âpre et traversé par des arrière-pensées qui divise les tenants du pouvoir dès le début du mois qui vient de s'achever. Et qui peut expliquer certains mystères médiatiques.

D'où est parti le «missile scud» des photos de la DST ? Contrairement à ce que certains médias

internationaux ont écrit, les photos de Charles Blé Goudé et de Jean-Yves Dibopieu à la DST n'ont pas été postées pour la première fois sur Facebook par le journaliste Philippe Kouhon, ancien du Matin d'Abidjan. Elles ont été diffu- sées par l'ancien de la RTI Mambo Abbé, qui a longtemps fait partie du «réseau» médiatique de celui que ses proches appellent «le génie de Kpô». Si, bien entendu, Mambo Abbé, interrogé par Le Nouveau Courrier, n'a pas voulu dévoiler sa source, il a tout de même indiqué que le «lanceur d'alertes» qui a fait «fuiter» les images ne fait pas par- tie du réseau d'amis traditionnel de Blé Goudé. «Je me suis interrogé pendant un certain temps sur ce que je devais faire de ces images, et je me suis dit que s'il était vraiment traité comme ça, il fallait que le monde entier le sache», nous a expliqué Abbé. Une clarification qui rend possibles de nombreuses hypothèses. Première possibilité : le «lanceur d'alertes» a été écœuré par ce qu'il a pu voir du traitement des prisonniers politiques, dont Blé Goudé et Dibopieu, et a pris un risque certain pour que la vérité éclate. Deuxième possibilité : il a été «missionné» par les «anti-transfèrement» désireux d'alimenter la thèse selon laquelle la manière dont le dossier avait été conduit à Abidjan pourrait mener ses avocats à rallier les juges à la thèse de son irrecevabilité, notamment pour des questions formelles. En donnant du grain à moudre à ses supporters, les «anti-transfèrement» au sein du régime saboteraient, en quelque sorte, le dossier défendu par les «pro- transfèrement». Troisième possibilité, la plus cynique : les «pro-transfèrement» au sein du pouvoir ont pu, eux- mêmes, orchestrer la fuite en sous- main, pour renforcer la pression internationale sur le régime et rendre inéluctable leur dessein. Quitte à feindre de s'indigner par la suite, à démentir et à procéder à des mises en scène grotesques, une fois le mal fait. Une seule certitude à l'heure actuelle : la diffusion des photos de la DST n'a pas pu se faire sans la coopération de personnes se trouvant à l'intérieur du régime, qu'ils aient agi à titre personnel ou dans le cadre d'un plan. Ce qui ne manque pas d'intriguer est le fait que ces photos aient «fuité» six jours exactement après la fin de non- recevoir de la CPI à la demande de sur- sis faite par le pouvoir d'Abidjan. Alors que les deux camps (pro-transfèrement et anti-transfèrement) se battaient plus que jamais.

La CPI elle-même a rusé avec ses propres objectifs

On peut déjà imaginer que Nick Kaufman, avocat principal de Charles Blé Goudé, profitera au maximum de toutes les contradictions de la CPI elle-même dans la conduite du dossier de son client. Il a déjà annoncé les couleurs. Comment comprendre qu'alors qu'elle avait été informée de l'arrestation de Blé Goudé au Ghana, la CPI n'en ait pas profité pour lever immé- diatement les scellés sur son mandat d'arrêt, afin d'obliger le Ghana, pays- partie au statut de Rome, à lui livrer l'accusé au lieu de le remettre à l'Etat ivoirien ? Pourquoi a-t-elle laissé le temps à la justice ivoirienne de concoc- ter une procédure nationale concurrente de la sienne ? Pourquoi a-t-elle attendu que Blé croupisse dans les cachots du régime pendant plus de neuf mois avant de rendre public son mandat d'arrêt ? Espérait-elle des «sécurocrates» de Ouattara, dont les méthodes de torture ont été évoquées par Amnesty International, qu'ils «retournent» Blé Goudé contre son «maître» Gbagbo avant de le réclamer ? Ces questions dérangeantes seront au cœur des batailles juridiques à venir.

Soro s'est fait trahir par Affoussy Bamba!

Dans les salons abidjanais les mieux informés, l'on ne cesse de tenter de décrypter l'étrange méthode utilisée par Alassane Ouattara pour décider du sort de Blé Goudé : le vote en Conseil des ministres. Un vote dont les résultats étaient connus d'avance, bien entendu. Mais qui a permis aux «anti-transfèrement» assumés de se montrer – et aux autres de savoir l'élément commun les caractérisant. Selon des indiscrétions, deux ministres ont «osé» exprimer leur désaccord quant à l'option de La Haye pour Blé Goudé : Mamadou Coulibaly Gnénéma (ministre de la Justice) et Alain Lobognon (ministre des Sports).
Deux proches de Soro ! «C'est donc la peur de voir l'ancien chef de la rébellion qui les motive !», ont dû penser leurs collègues. Qui ont été surpris par un fait : Affoussiata Bamba Lamine, ministre de la Communication, créature politique totale de Guillaume Soro, qui a financé, il y a quelques années, jusqu'à son déménagement de Paris à Abidjan, s'est rangée du côté des «pro-transfèrement» ! De quoi alimenter la paranoïa du président de l'Assemblée nationale, qui sent confusément, depuis plusieurs mois, qu'il perd une partie de ses soutiens, y compris au sein de l'ex-rébellion des Forces nouvelles, où nombreux sont les chefs de guerre qui font allégeance à … Hamed Bakayoko. Lequel, cyniquement, aurait tout intérêt à voir son grand rival extradé à La Haye après celui qui fut son numéro deux au sein de la FESCI.

Par Philippe Brou

Source: Le Nouveau Courrier N°  N° 996 Du mercredi 02 Avril 2014




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