Bernard Houdin: « Laurent Gbagbo à la CPI, c’est Nelson Mandela à Robben Island »

Lundi 6 Janvier 2014 - 04:56


Bernard Houdin, Conseiller Spécial du Président Laurent Gbagbo Représentant du Porte parole pour l’Europe et l’Amérique
Bernard Houdin, Conseiller Spécial du Président Laurent Gbagbo Représentant du Porte parole pour l’Europe et l’Amérique
L’année qui s’est achevée restera, d’abord, comme celle de la disparition d’une des plus grandes figures de l’Histoire, pas simplement de l’Histoire de l’Afrique mais de l’Histoire tout court, avec le décès de Nelson Mandela. Et, hasard de l’Histoire ou signe du Destin, elle aura aussi été marquée, en Afrique, par des évènements dont les développements sont aujourd’hui forts incertains : - les interventions militaires françaises au Mali et en Centrafrique à lire au prisme de la realpolitik, - la lente et continuelle « descente aux enfers » de la Côte d’Ivoire qui se concrétise dans tous les classements mondiaux, économiques, sociaux ou sécuritaires, - l’acharnement « thérapeutique » du Bureau du  Procureur de la Cour Pénale Internationale (CPI) face aux cas des présidents Gbagbo et Kenyatta, qui ne peut, désormais, plus masquer une volonté politique sans rapport avec une administration de la Justice selon les normes dont s’enorgueillissent les sociétés dites « civilisées »… Le 10 décembre dernier le monde entier s’est donné rendez vous à Soweto pour rendre un dernier hommage à Nelson Mandela dans un grand élan d’œcuménisme qui n’aura duré que le temps du paraître dans un univers aux repères trop artificiels pour être marqué du sceau de la sincérité. Maintenant que les tambours et les trompettes se sont tus, la réalité est là, implacable, pour tous ceux et celles qui se sont drapés, le temps d’un cliché, dans l’héritage du premier président postapartheid d’Afrique du Sud. Combien parmi tous ceux qui se sont hâté d’accourir le 10 décembre se référent, dans leur propre politique, aux principes fondamentaux qui ont marqué l’épopée de Madiba ? Le président Obama n’a d’ailleurs pas été dupe une seconde, fustigeant ceux là le jour même dans son adresse à la tribune de la cérémonie. Le message de Mandela quel est il ? D’abord le respect du Droit partout et pour tous. L’alpha et l’oméga de sa lutte historique se résume dans ce principe sans équivoque : il a toujours combattu la domination blanche en Afrique du Sud MAIS il a aussi combattu la domination noire et affirmer cette position dans les circonstances de l’époque est la marque d’une grandeur d’esprit inouïe. Ensuite la volonté permanente de tendre la main parce que le respect de soi commence par le respect de l’autre. L’on ne mesure sans doute pas encore aujourd’hui l’extraordinaire effort qu’a dû représenter l’acceptation par toutes les parties des règles et des décisions de la Commission Vérité et Réconciliation présidée par Msg Desmond Tutu. Ainsi, parfois, il suffit d’une voix pour changer le cours de l’Histoire et celui de l’Afrique du Sud, à la fin de l’Apartheid, était tout sauf un long fleuve tranquille… Le président français, François Hollande a souhaité, dans un « geste républicain » qui l’honore, se faire accompagner à cette cérémonie par son prédécesseur, Nicolas Sarkozy. Deux présidents peu ou pas connaisseurs de l’Afrique à leur arrivée au pouvoir et auteurs l’un et l’autre dès leurs premiers pas sur le continent, d’un « Dis- cours de Dakar » très révélateur. Une compassion infantilisante pour l’ancien président assénée avec une morgue hautaine qui le conduira, le 11 avril 2011, a perpétrer l’indicible contre un président africain dont le seul tort était de respecter les Lois de son pays. Un engagement, par le nouveau président, à transformer la relation « françafricaine » à la lumière d’une nouvelle grille de lecture, définie à l’aune de la situation démocratique de chaque pays, mesurée par le respect du Droit et des Libertés fondamentales, à commencer par celles de l’opposition et de la presse.
Cette prise de position courageuse a cependant beaucoup de mal à résister aux pesanteurs de la realpolitik historique de la France en Afrique. Au-delà du débat sémantique sur la « Françafrique » les actes posés par le président français en 2013 sur le continent n’ont pas longtemps ré- sisté à ces pesanteurs. Bien que, apparemment, les inter- ventions armées au Mali et en Centrafrique aient des ori- gines particulières, il n’en reste pas moins que la seule réponse de la France, plus de cinquante ans après les indépendances, est essentiellement militaire. Dans les deux cas la situation de l’instant peut, à l’extrême rigueur « justifier » un tel acte, au nom de la lutte contre le ter- rorisme là, au nom de l’Humanitaire ici, mais a t’on assez analysé pourquoi en est on arrivé à ce stade critique ? Pour faire court d’une longue histoire, je ne prendrai qu’un élément de ce cet écheveau inextricable : il s’appelle le Tchad. Pour des raisons de géostratégie évidentes cette immensité désertique est une pièce maitresse du puzzle « françafricain » qui a valu aux dirigeants de ce pays une mansuétude parfois coupable de la France. Je pense, entre autres, aux conditions de la disparition d’Ibni Saleh, pas- sée en pertes et profits de la relation avec Idriss Debi, lui- même maintes fois « sauvé » par l’armée française. Aujourd’hui la France paye le prix de cet entêtement. Au Mali le Tchad s’est précipité, alors qu’il n’est même pas dans la même sphère régionale que ce pays, pour « aider » la France à lutter contre les terroristes islamiques. Pendant que ses soldats se battaient dans l’Adrar de Ifoghas, Debi lançait ses supplétifs à l’assaut de son ancien protégé, le président centrafricain François Bozizé, le faisant chuter au profit d’une alliance (la Seleka) aux contours flous  et porteuse du venin mortel de l’affrontement interreligieux dans une région où il était inconnu. Ainsi, à cette heure, la France est en proie à deux situations qui dégénèrent chaque jour et où son « allié », selon la presse française, est aussi son problème….. Dans ce contexte explosif une autre pièce maitresse de ce puzzle vacillant, la Côte d’Ivoire a continué sa lente agonie entamée dans le fracas des bombes le 11 avril 2011. Les jours passent, les rapports d’ONG humanitaires, les classements d’organisations financières, économiques et mesurant la sécurité des Etats s’empilent sur les bureaux des dirigeants installés dans le pays. Ainsi, et cela a été relayé par RFI peu suspecte d’anti Ouattarisme, la Côte d’Ivoire côtoie l’Afghanistan, le Salvador ou le Honduras, parmi d’autres « havres d’insécurité », comme faisant partie des pays les plus dangereux au Monde. De même les Institutions Financières Internationales déclassent à l’unisson le pays sur tous les critères qui font l’attractivité économique d’un Etat. Tous les rapports d’Amnesty International, d’Human Right Watch et désormais, du Comité des Experts de L’ONU, indexent les dirigeants ivoiriens allant jusqu’à révéler leur acharne- ment à poursuivre leurs adversaires politiques au mépris du respect de la souveraineté de leurs voisins. Cela se traduit dans le pays par une paupérisation accélérée des populations alors qu’une caste dirigeante célèbre sans vergogne un enrichissement insolent, insouciante (ou incons- ciente ?) du volcan qui gronde sous elle. Et, dans le même temps, à la CPI, au cœur de l’Europe la plus avancée en terme de démocratie, une poignée d’hommes et de femmes, vêtus de robes noires et de sombres desseins, peinent à criminaliser des dirigeants africains pourtant légitimement choisis par leur peuples respectifs. Le premier, le président Uhuru Kenyatta, a été élu alors que la CPI le réclamait, la « confirmation des charges », étape essentielle de la procédure, ayant été prononcée. Aujourd’hui la Procureure annonce benoitement qu’elle ne dispose pas d’un niveau « suffisamment élevé de charges » pour aller au procès, foulant ainsi au pied cette même procédure… . ! Le second, le président Gbagbo, transféré brutalement à La Haye le 30 novembre 2011, subit une épreuve que tout démocrate digne de ce nom se doit de dénoncer. Heureusement la défense du président, conduite magistralement par Me Altit et son équipe, avance sans coup férir et il ne m’appartient pas de m’immiscer dans ce débat judiciaire. Il est cependant évident, au regard de tout ce que j’ai évoqué ci-dessus, que la véritable, et unique, condition d’un redressement de la situation ivoirienne et, sans doute, d’une amélioration décisive et nécessaire du rôle de la France en Afrique, passe par la libération du président Laurent Gbagbo et son retour dans le débat démocratique qui est la seule voie à suivre pour une solution pérenne à la crise avant qu’elle n’at- teigne un point de non-retour. En effet, au-delà du storytelling instrumentalisé par des spin doctors au service de causes inavouables, il faut dire et redire sans relâche qui est vraiment Laurent Gbagbo. Il n’est pas le dictateur sanguinaire qui s’accroche au pouvoir, comme la vulgate médiatique l’a trop souvent dépeint. La vie du président se confond avec le combat pour la démocratie en Côte d’Ivoire et ce depuis plus de quarante ans. C’est sa conviction et son engagement sans faille qui, de prison en exil, l’ont conduit au sommet de l’Etat par la seule voie des urnes. Cette lutte, toujours paci- fique, avait en son temps fait plier le président Houphouët- Boigny, contraint de reconnaitre le multipartisme, source de toute vie démocratique, en 1990. La défense de cet acquis fondamental l’avait reconduit en prison dès fé- vrier 1992, sous les ordres de Ouattara, déjà ! C’est cette même volonté de voir le Droit respecté pour chacun qui l’avait amené à boycotter l’élection présidentielle de 1995, la plus douloureuse des décisions pour un démocrate de sa trempe, au motif que Bédié interdisait à …Ouattara de se présenter ! C’est lui qui, porté enfin au pouvoir en octobre 2000 par la volonté des ivoiriens soucieux de mettre un terme à une Transition Militaire redoutée par tous, a, dès sa victoire, planté les premiers jalons pour une Côte d’Ivoire nouvelle, Bien Commun de tous ses habitants, en posant des actes fondamentaux, en particulier le Forum de Réconciliation pour redonner au débat politique toute sa place dans un cadre apaisé après des années d’incertitudes ponctuées par le Coup d’Etat de 1999. C’est le président Gbagbo encore qui, attaqué alors qu’il voyageait à l’étranger, rentre immédiatement au pays pour assumer sa position de Chef d’Etat et qui, tout au long de la rébellion et de la partition de fait du pays, choisit tou- jours le difficile chemin de la négociation et de la main tendue aux fauteurs de troubles : -acceptation des Accords de Linas-Marcoussis négociés sans lui, -réalisation, avec la rébellion de l’Accord Politique de Oua- gadougou (APO), -gouvernance partagée du pays avec près de 70 % de ministres issus de l’opposition regroupée dans le RHDP, -acceptation d’une élection présidentielle dont l’organisation est fortement contrôlée par l’opposition (composition de la Commission Electorale Indépendante (CEI), par exemple), -utilisation de l’Article 48 de la Constitution pour rendre « éligible » Alassane Ouattara qui ne pouvait, en l’état, franchir le filtre de cette Constitution votée à 85 % par les ivoiriens en juillet 2000, sous la présidence du Général Guéi, -élection tenue alors qu’une grande partie du territoire est demeuré sous la coupe de bandes armées hostiles et manipulées par les organisateurs du Coup d’Etat manqué de septembre 2002 qui se sont « mués » en démocrates de façade, -respect, pendant tout le processus électoral, de l’ouverture officielle de la campagne jusqu’à la proclamation défi- nitive des résultats par le Conseil Constitutionnel, juge suprême en la matière et reconnu comme tel par tous les candidats, de tous les textes régissant ce processus. Trois ans ont passé. Le candidat installé par la force n’a jamais apporté la « solution ». Il est aujourd’hui le problème, au-delà de toutes ses rodomontades et des acquiescements de thuriféraires affa- més des miettes d’un festin qui leur échappe largement, entrainant le pays vers l’abîme. L’année qui s’ouvre sera décisive pour le futur de la Côte d’Ivoire. Acculé de toutes part le régime a déjà du se résoudre à quelques gestes, principalement la « libération provisoire » de nombreux dirigeants pro-Gbagbo incarcérés sans raison depuis des mois et des années. Dès leur sortie ces dirigeants, menés par le président du FPI, Pascal Affi N’Guessan, ont repris le seul combat qu’ils connaissent, celui de la démocratie et du respect du Droit. C’est ainsi, en labourant sans faiblesse tout un territoire national laissé à l’encan, qu’ils démontrent chaque jour un peu plus la réalité du pays et la nécessité d’un dialogue qui est tout sauf « du bavardage ». Mais ne nous trompons pas, l’engouement des populations, l’espoir qui gonfle dans le cœur des ivoiriens et des ivoiriennes, reposent sur la perspective d’un retour rapide du président Gbagbo au milieu des siens pour lui permettre de dire à nouveau aux uns et aux autres : « Asseyons nous et discutons ! » L’ombre tutélaire de Nelson Mandela s’étend sur l’Afrique. Son message universel s’impose à tous les hommes et femmes de bonne volonté. La tentative, vouée à l’échec, d’éloigner Laurent Gbagbo du cœur des ivoiriens et des ivoiriennes, a fait long feu. Alors que partout le continent s’embrase, de la Libye à la Centrafrique et à toute la Région des Grands Lacs, de l’Egypte au Mali et au Sud-Soudan, à peine né et déjà au martyr de la guerre, il faut que des voix se lèvent, des voix d’Hommes d’Etat, soucieux de l’intérêt général d’abord. Elles sont peu nombreuses mais celle du prési- dent Gbagbo en est une, capitale pour son pays mais aussi pour montrer le chemin ailleurs. Le 10 décembre le monde entier s’est pressé à Johannesburg et s’en est retourné chacun chez soi en invoquant l’héritage de Mandela. Le 22 aout 2012, dans une tribune « Agir pour les Libertés », j’écrivais : « Laurent Gbagbo à la CPI, c’est Nelson Mandela à Robben Island ». Mutatis mutandis, il faut que les dirigeants du Monde qui sont partie prenante au devenir de l’Afrique prennent la mesure des choses et agissent dans l’esprit de Mandela. Alassane Ouattara, lui-même, a  déclaré qu’il fallait « s’inspirer de son modèle » ! J’ose espérer qu’il sait de quoi il parle et, à l’aube de l’Année Nouvelle, je lui dis : « Chiche ! »

Le 31 décembre 2013

Bernard Houdin Conseiller Spécial du Président Laurent Gbagbo Représentant du Porte parole pour l’Europe et l’Amérique

Source: Notre Voie  n°4607 des samedi 4 & dimanche 5 janvier 2014




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