Bernard B Dadié: "Paris n'est pas prêt de se décharger du poids de l'Afrique"

Samedi 5 Janvier 2013 - 08:00


Bernard B Dadié: "Paris n'est pas prêt de se décharger du poids de l'Afrique"
«Pascal débarqua au Gabon à dos d’homme»… «Le roi accepte (sa requête), contre de nom - breux barils de vin et des pièces d’étoffe pour vêtir ses femmes. Il est nommé capitaine honoraire de l’armée française, avec un bel uniforme à galons torsa - dés ; son fils, le premier héritier, est fait sous- lieutenant.» Les rois de cette époque  étaient souvent bat - tus, détrônés, emprisonnés, chassés du pays, tués par ceux-là même qu’ils avaient impru - demment laissés s’installer. Plus tard, on inventa de faux complots avec arrestations arbitraires. Mais peut-on passer des heures et des jours et des années en prison sans en garder un souvenir ;  celui persistant des odeurs si particulières et pestilentielles  qui vous collent au corps ? Mais si l’on  en garde souvent le réflexe  de regarder  tout autour  de soi de peur d’être à nouveau arrêté ou abattu, on y gagne généralement en perspicacité. Oui, nous avons connu, les rigueurs du temps colonial et au début de notre république, l’heure des faux-complots dont il faudra un jour éclai- rer les origines. La France-Afrique était alors de rigueur. Paris a  évolué depuis. A-t-il pour autant changé envers nous, les Nègres ; du moins envers ces Africains qui souhaitent demeurer  Africains ? Et non pas seulement figurer dans les statistiques de Paris au nombre de ses meilleurs consommateurs de pain et d’alcools. À l’époque des Faux-complots, la France comp - tait deux cents familles ; combien sont-elles maintenant, si l’on y ajoute les empereurs et nouveaux nababs sortis des colonies et des pays en voie de développement ? Il y a trois décennies, un jeune homme audacieux, parlant des progrès exceptionnels réalisés dans notre jeune république, écrivit qu’il fallait se méfier des mirages et que les enrichissements des uns ne signifiaient pas toujours un réel progrès de l’homme et du pays. Contraint à l’exil, il fut emporté quelques mois plus tard, par une mort brutale… et le silence retomba sur cette ques - tion morale essentielle. À force de silence, un peuple apprend à se taire ; il s’interroge de moins en moins sur lui-même et tue peu à peu en lui toute conscience. «Liberté surveillée»… «Liberté provisoire»…Qui ne s’avise de ces trompeuses alliances de mots ? La civilisation a multiplié les subtilités du vocabulaire au point que des hôtels prestigieux transformés en quartiers généraux de soldats en opération autorisent l’assimilation de leurs enseignes  aux souvenirs les plus brutaux de la guerre. Les glissements de sens ont fini par ôter toute substance à des vies qui se nourrissent de paroles concrètes, de nourritures consistantes, qui ne peuvent penser et prier  la Fraternité que si la vertu de partage, de charité véritable est mise en œuvre  de façon palpable du haut en bas de l’échelle  sociale de notre collectivité humaine. Cela des voyageurs, des hommes de France, des Blancs de la France rurale et citadine, aristo - crates, bourgeois ou ouvriers, l’ont clamé et concrétisé bien avant ce siècle. Ils avaient pour nom : marquis de Mirabeau,   abbé Grégoire, l’homme d’affaires,  philanthrope  Schœlcher, le journaliste Londres, le préfet Moulin. Dès le XVIe, le sage Montaigne tentait de faire com - prendre aux sourds et aveugles de son temps que le monde est vaste, les usages des hommes variés et que les hommes arrachés aux côtes du Nouveau Monde n’étaient pas plus des sau - vages que leurs conquérants européens. Le temps n’est pas pour l’Africain seulement un temps agraire, cyclique comme certains veulent bien l’affirmer à sa place. Il y a longtemps qu’il est entré dans le temps de l’Histoire _ le pre - mier _, et qu’il sait que ce temps évolue, qu’une nouvelle lune annonce un autre mois qui portera un  nom déjà connu mais que l’enfant à naître ne sera pas exactement semblable au grand- père dont il portera le sang et le nom.

Paris, du Musée de l’Homme et du Quai Branly, l’oublierait-il ? Se rend-il compte enfin que les « bons nègres » dont on fait des chefs d’Etat dociles ou résignés se font de plus en plus rares. Rappelons-nous ! Il n’y  a guère… Si d’aventure il arrivait à quelques-uns de se réveiller, ils étaient exécu - tés ou envoyés au diable. Rappelons-nous ! Même si, en ces jours de fête, on  confectionne pour nous les friandises de l’oubli. Les cauchemars sont  là qui nous réveillent en sursaut et  nous rappellent les tirs des avions et des canons braqués sur un petit pays qu’on disait indépendant. Et les audacieux qui  souhaitent  avoir enfin un semblant de liberté de choix,  oublient que Paris n’est pas prêt de se décharger  du poids de l’Afrique. Le fait d’avoir seulement manifesté l’intention de l’aider à déposer ce « fardeau »  leur a valu et continue de leur valoir statut de pestiférés. Dans notre pays où l’on aime les contes et  les conteurs, on entend aussi conter l’histoire de gens qui seraient d’une autre racine, heureux de chanter et de danser sur les ruines et la misère des plus nombreux, d’oublier que les plus hor - ribles souffrances sont celles que l’on dissi- mule. Ils se vanteraient d’apprendre aux autres que les mots Liberté, Indépendance, Dignité, sont des mots qui ne se crient pas, ne se hur - lent pas, mais se chuchotent, se murmurent. Châteaux édifiés en hâte, luxueuses voitures, fêtes où des Marquis de Carabas jettent l’argent à flots… « Petite messe, petite partie de jeu, petite femme »…disaient les Vénitiens du XVIIIe, quand leur république proche de sa fin devenait le terrain de jeu des rois de l’Europe… Ces pratiques ne leur apportèrent  pas le bon - heur ; les réalités se rappellent toujours à ceux qui souhaitent ne pas les entendre ;  oublier la faim et le malheur de tant d’autres en s’étour - dissant dans les plaisirs frelatés, n’a qu’un temps. Et voilà pourtant que des Blancs, des hommes et femmes de couleur blanche protestent contre l’envoi des Noirs, des hommes de cou - leur noire, au tribunal que conteste et ne recon - naît point pour elle, la plus puissante Nation du monde… Je salue ici, la première femme blanche qui prit pour compagnon de route un nègre, au mépris des rires de ses compatriotes qui oublient que le sang a la même couleur pour tous. Notre unité, c’est le respect de notre  sang commun. La paix, c’est l’union entre les hommes, le res - pect des biens des uns et des autres, et le par - tage équitable des biens acquis. La guerre de 39-44 et les guerres qui se pour - suivirent en Afrique jusqu’à aujourd’hui, parce que des Blancs s’ennuieraient, nous a fait voir et comprendre beaucoup de choses. J’ai vu à Dakar, des Blancs honteux de l’humiliation de la France en 40, pleurer, et des blessés de la ten - tative de reprise de la ville par les Forces Libres, souffrir aussi, comme nous le faisons nous- mêmes quand nous sommes humiliés et bles - sés. Mais ces Blancs là ne prirent pas suffisam - ment conscience que le sang qu’ils versaient et que versaient leurs compagnons Noirs était de la même couleur. Existions-nous pour eux. Existons-nous à leurs yeux ? Amouroux  écrit : «À Cléry, dans le Loiret, le 1er juillet, le domicile d’un paysan est pillé pendant qu’il se trouve aux champs. À son retour, il alerte le maire qui se rend au château de Mauvereau où les Allemands sont canton - nés….Quelques minutes plus tard, voici le volé, sa femme et ses enfants invités à passer l’ins - pection de la compagnie. Les deux voleurs sont reconnus, fouillés, trouvés porteurs des biens et de l’argent dérobés sont immédiatement fusil - lés. » Justice militaire et prussienne, certes…Mais que dire de ce qui se passe dans nos pays où l’on ferme les yeux sur les « indé - licatesses » les moins justifiables, où le « fais- nous fait », le « quitte-là  que je m’y mette » ont toujours droit de cité ? Que le peuple désarmé, vide les rues passé dix-sept heures ; qu’un retard au sortir de l’école effraie les parents, que des bravaches se croient tout permis sur des jeunes filles à leurs yeux un peu trop court vêtues, et que les arbres étêtés révèle la misère agglutinée aux carrefours, où croisent de luxueuses cylindrées aux vitres teintées…laisse sans voix.
Mais on ne soumet pas facilement l’Esprit. A-t- on oublié qu’il est des armes miraculeuses : la plume, le simple « Bic », le crayon.  En France, ce sont Voltaire et Rousseau,  c’est Beaumarchais, c’est Condorcet qui mettent les mots sur les maux des peuples. Un matin un peuple se lève pour abattre une prison, symbole de l’arbitraire royal, La Bastille. En l’abattant, il commence à semer la graine de la Liberté qu’il s’empresse de faire germer et fleurir au cœur de chaque village sien, dans des arbres soigneuse - ment entretenus, encore aujourd’hui. Pourquoi, comment ce peuple amoureux de sa liberté peut-il accepter de faire d’autres peu - ples d’éternels clients ; accepter, si ce n’est encourager, les guerres entre pays voisins, cou - sins, frères, pour exploiter les richesses de l’au - tre mieux doté ? Entretenir une guerre dans un pays producteur de cacao, pour un morceau de chocolat… « La France ne prendra plus les armes contre un pays d’Afrique » a dit en substance le président Hollande. Mais qui peut affirmer que rien ne changera demain ? Nous avons vécu des périodes où l’on a passé le temps à se contre - dire : « Écarter toute idée d’autonomie… », « La constitution même lointaine de self gouverne - ment »…Et en soixante, on nous parle d’indé - pendance, mais en n’oubliant pas les principes décidés à la Conférence de Brazzaville. Nous avons vu détruire des palais présidentiels, arrêter de façon honteuse un président et ses collaborateurs du gouvernement, bombarder des villes, détruire des quartiers, ramasser des cadavres et les jeter à la voirie, à la lagune, en haute mer. Je me souviens : en 1960, lors d’un spectacle, le directeur d’un théâtre de l’Union française me disait, en réponse à ma demande de laisser les acteurs fêter l’indépendance : « Indépendance, indépendance, puff ! » Depuis 1945 et Thiaroye, j’ai compris que nous faisions erreur et que certains de nos responsa - bles ont trop joué le jeu de l’adversaire. L’ancien régime n’en finit pas de mourir et les armes de notre soumission proviennent encore souvent de ce pays, symbole de la Liberté, la France. Le  Gaulois, meilleur des colonisateurs ? Ceux qui ont connu les salaires de mendiants des débuts et des fins de carrière en doutent ; ceux qui ont payé l’impôt de capitation, en doutent, ceux qui ont exécuté les corvées, en doutent ; ceux que l’on humilia, ceux que l’on crut domp - ter…Aujourd’hui, il est temps que cette croix de Lorraine qui porta la France à retrouver son inté - grité, sorte enfin de sa réserve à l’égard des autres peuples. À Paris la Vierge sourit, chez nous, elle verse des larmes de sang et le Christ en croix, collé au sol,  exprime à chacun qu’il est pleinement de cette terre et non un vagabond que l’on renvoie service fini. Travailleurs antil - lais et africains qui balayaient Paris, balayez-le dans ses moindres recoins. Connaître l’Histoire d’un peuple est la meilleure façon de résister à la crétinisation des cerveaux et le ciment de son unité réelle. Seule, elle per - met d’éviter les exemples stériles et les actes à contretemps. Elle est l’aînée de l’art politique. Ne serait-il pas enfin temps de mieux l’appren - dre et de rééditer l’Histoire de la Côte d’Ivoire du professeur André Clérici, édition CÉDA, mis au pilon sur « ordre » ? Les Libérateurs noirs de la France, furent à Dakar traités en prisonniers de guerre pour avoir réclamé d’un général leurs droits, et lui avoir parlé comme à un voisin. Les armées de Paris continuent de le faire payer cher aux Africains. N’avaient-ils pas commis le péché d’avoir assisté à son humiliation et l’avoir aidé à s’en laver. Ce peuple français dans ses profondeurs avait usé de tous les moyens pour se libérer et la plume n’était pas le moindre de ces moyens :
journal défense de la France, édition de minuit… « De toutes les fautes, une seule est grave » avait dit Foch, « c’est l’inaction ». Paris com - prend-il pour autant aujourd’hui, les peuples qu’il a colonisés ? Quand il ne peut leur interdire une expression, une action, il la diabolise,  et la présente comme exécrable… On dit que du temps de Saint-Domingue, on avait quinze jours de détention avant audition ; aujourd’hui Paris ne s’offusque pas que dans ses ex-colonies son système ait été perfec - tionné, au point qu’un an et demi de détention soit à peine relevé, par ses experts comme une entorse au droit international. Des mois au secret… Non ! Paris doit changer et ne pas en rester à des promesses de changements. S’il prétend à être le pays du droit, qu’il l’exporte et non pas ses armes de guerre. « Liberté provisoire » ? Non Liberté pleine et entière ! Liberté garantie par des juges intègres, par une justice  vraie, qui ne réponde de ses jugements qu’avec une conscience pure. Nos Peuples d’Afrique n’au - raient-ils jamais accès qu’à une liberté provi- soire sous le beau Drapeau de la Grande Révolution ? En France, des Noirs dorment ici et là, morts pour un pays qui ne leur reconnaissait pas leurs droits d’homme. Ouezzin disait à Chasselay, leur tata : « Dormez, dormez en paix, morts vivants dans notre âme. Par vous, l’Afrique a acquis le droit de vivre sur la base de l’égalité des hommes, des races, des peuples… » Et moi, je dis : « Salut et honneur à tous les nègres, de Mackandal à ceux d’aujourd’hui, qui se sont mis debout  pour la survie de notre liberté et que la nouvelle année qui vient à notre rencontre, ouvre les yeux et les oreilles à tous les hommes et même à tous les affamés de gloire anciens et nouveaux ; qu’ils cessent de croire qu’elle se ramasse dans le sang des hommes.  Et que la nuit qui pèse sur le  pays des Nègres s’ouvre  enfin pour que la voûte étoilée de jadis leur revienne. Lumières du ciel, lumières vraies et non factices, brillante étoile des Mages, noirs et blancs, humbles et rois, agenouillés devant l’enfant champion de la Liberté,  INNOCENCE ET VÉRITÉ.

Vive la Liberté !
Bernard B. Dadié.
Source: Le Nouveau Courrier du 4 décembre 2013




Politique | Economie | Société | Vidéo | Agenda | Religion | Culture | Santé | Diaspora | Contact





WWW.ABIDJAN.ME
UN SITE A VISITER ABSOLUMENT !