Au-delà du cas Bozizé

Mercredi 27 Mars 2013 - 06:53


Au-delà du cas Bozizé
The end ! Après dix années de règne, le Centrafricain François Bozizé vient de quitter le pouvoir… comme il y est arrivé. Le balayeur a été balayé, le putschiste a été… putsché ! Bien entendu, nous ne le pleurerons pas. Il reste qu’au-delà de son sort personnel, son trépas est un nouvel échec à la fois pour son pays et pour l’Afrique – en tout cas pour l’idée que nous nous faisons d’une Afrique digne, unie et mobilisée vers des objectifs de progrès. Une fois de plus, sur le continent, le pouvoir est au bout du fusil. Le raccourci armé confirme son efficacité politique. Ce qui n’est pas sans risques pour la stabilité à long terme. La figure du «seigneur de guerre» est aujourd’hui malheureusement plus tendance que celle de «l’opposant civilisé» qui, au prix de maints efforts et sacrifices, parvient à convaincre ses compatriotes de lui accorder leur confiance. La faute à des systèmes locaux qui vont rarement au-delà d’une démocratie formelle tout juste destinée à verrouiller le pouvoir tout en «faisant plaisir» aux «bailleurs de fonds». La faute également à un contexte diplomatique régional et international qui donne toujours une prime à la violence politique et à la stratégie du «fait accompli», dans une Afrique saharienne qui est comme programmée pour demeurer le «ventre mou» du monde, un «no man’s land» politique rappelant furieusement la saga australienne Mad Max. Pour en revenir à François Bozizé, il s’agit d’un homme qui s’est appuyé sur la France et ses obligés régionaux le Tchad d’Idriss Déby et le Gabon d’Omar Bongo Ondimba notamment – pour renverser Ange-Félix Patassé, qui était un président démocratiquement élu, malgré ce que l’on pouvait lui reprocher. Au final, ce sont des milices semblables à celles qui l’ont porté à la magistrature suprême, soutenues sans aucun doute par son réseau d’alliés internationaux (en particulier par le Tchadien Idriss Déby Itno, à qui Paris ne peut rien refuser en ce moment) qui ont obtenu sa «tête». Ce «cas d’école» doit créer quelques frayeurs dans certains pays «frères», notamment dans la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara où le même schéma est, théoriquement du moins, tout à fait envisageable…

L’Union africaine et son éternelle impuissance…

Ce qui se passe actuellement en République centrafricaine démontre une fois de plus que les rébellions armées, si elles parviennent facilement à leurs fins, participent à aggraver les situations politiques et à retarder les transitions vers des démocraties équilibrées. Plus grave : elles concourent à priver de leur souveraineté les pays où certains entrepreneurs politiques les conduisent. Aucun mouvement armé ne peut raisonnablement parvenir au pouvoir sans bénéficier de soutiens financiers étrangers, d’une base-arrière logistique, d’appuis diplomatiques au nombre desquels il faut compter l’ancienne puissance colonisatrice, présente partout et qui choisit, selon ses intérêts, d’utiliser un certain nombre de leviers pour soit combattre les séditieux, soit les soutenir en sous-main. En se cachant derrière le devoir de protection de ses ressortissants, et en instrumentalisant le Conseil de sécurité des Nations unies pour imposer son agenda. En République centrafricaine comme ailleurs, l’Union africaine donne de la voix, et ne fait que mettre en lumière son impuissance chronique à faire respecter les règles que les Etats se sont librement données. Nkosazana Dlamini-Zuma, nouvelle présidente de la Commission de l’organisation gouvernementale, a insisté sur le fait que «les statuts de l'Union africaine prévoient, dans le cas d'un changement de pouvoir anti - constitutionnel, la suspension du pays (concerné) des activités de l'UA, l'isolement complet des responsables et l'adoption de sanctions contre ceux-ci». Certes. Mais jusqu’à quand l’UA pétitionnera-t-elle des principes sans se donner les moyens de faire respecter sa voix ? Les militants de l’Afrique digne n’attendent pas de Dlamini-Zuma qu’elle perpétue le «minimum syndical» observé par le passé. L’Union africaine doit se donner les moyens militaires de sa politique. Comment peut-on sérieusement apparaître comme un acteur central quand on est désespérément incapable d’un déploiement militaire rapide et conséquent dans les pays en crise ? En République centrafricaine, trois forces internationales sont présentes. L’armée française, qui est là quoi que l’on dise pour défendre les intérêts de l’ex-métropole, la Force multinationale d’Afrique centrale (FOMAC), servile exécutrice des ordres venus de Paris, et un détachement sud-africain, qui se trouve là dans le cadre d’accords bilatéraux nébuleux qui semblent singer, avec une efficacité moindre, des accords néocoloniaux qui de toute façon demeurent… Au-delà de la dissuasion militaire, l’Union africaine souffre de son inca - pacité à définir et à défendre une politique d’ensemble, cohérente, destinée à renforcer l’indépendance de chacun de ses Etats et à rendre inéluctable une transition démocratique dont l’objectif ne serait pas de complaire à l’extérieur mais de bâtir des équilibres internes à long terme dans chacun des pays qui la composent. C’est aussi l’invisibilité de son discours qui l’empêche de faire entendre sa voix et de se faire respecter non seulement aux Nations unies, où la France continue d’imposer sa vision au Conseil de sécurité, mais aussi dans les nouveaux cénacles où les pays émergents se structurent et font entendre leurs voix pour un monde véritablement multipolaire. Nous ne pleurerons pas Bozizé mais ce qui se passe en République centrafricaine est tout aussi inquiétant et désastreux que ce qui se passe au Mali. Du moins pour tous ceux qui se battent pour une Afrique qui résout par elle-même ses problèmes de sécurité collective.

Par Théophile Kouamouo

Le Nouveau Courrier N°759 Du Lundi 25 mars 2013




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