Après sa libération, les remerciements du DP du quotidien Aujourd'hui aux ivoiriens.

Jeudi 6 Août 2015 - 18:13


TITI JOSEPH
TITI JOSEPH
Editorial
 
Encore merci
 
Dans l’impossibilité de toucher individuellement toutes les personnes qui m’ont témoigné, à titre individuel d’une part, ainsi qu’à l’ensemble du personnel du journal « Aujourd’hui » d’autre part, leur soutien à l’occasion de mon emprisonnement, j’écris ces lignes pour leur exprimer ma gratitude. Merci au groupement des éditeurs de presse de Côte d’Ivoire qui n’a pas ménagé sa peine pour réaffirmer le principe de dépénalisation des délits de presse dans notre pays ; merci également à toutes les autres associations professionnelles de journalistes qui ont déploré les graves menaces que le gouvernement d’Alassane Dramane Ouattara fait peser sur les médias qu’il ne contrôle pas, à quelques deux mois de l’élection présidentielle. Merci enfin à la presse internationale d’ordinaire si réticente, lorsqu’il s’agit de regarder de plus près les atteintes auxquelles le régime se rend régulièrement coupable, mais dont le soutien a été, ces derniers jours, décisifs pour faire reculer le dictateur. Je sais que cette mobilisation extraordinaire, les déclarations de soutien ayant fleuri sur les réseaux sociaux comme jamais auparavant, a écœuré certains confrères de la place qui ne comprennent pas cette solidarité dont le journal et moi avons été entourés tout au long de cette crise. Certains parmi eux s’en sont alors directement pris à ma personne m’accusant, sans le moindre fait, de faire un journalisme de type fiction mais aussi d’être un illustre inconnu qui s’octroierait un coup de projecteur inespéré avec cet emprisonnement. Le directeur général de Fraternité Matin, auteur de ce coup de folie, a même affirmé que je me suis fait arrêter parce que le journal que je dirige ne s’achète pas et que le gouvernement devrait, pour cela, me libérer pour ne pas me faire plus de publicité que ça… Il arrive des moments où il faut se contenter du peu. Je remercie donc Venance Konan d’avoir demandé que je sois libéré même s’il se trompe en pensant que son sort est plus enviable comparé au mien. Car ce n’est pas en dirigeant des journaux conçus par d’autres qu’on démontre qu’on a un quelconque savoir. Au demeurant, lorsqu’on regarde de près les ventes du journal progouvernemental, on a plutôt envie de blâmer son premier responsable que de le féliciter. Donc, Venance devrait arrêter de commencer par l’injure. Car cela manque non seulement de finesse mais aussi de pertinence. Pour le reste, je ne comprends pas la propension du directeur général de Fraternité Matin à guerroyer sur tout et rien lorsque Ouattara se fait lui-même prendre dans la nasse de son irresponsabilité. Le chef de l’état n’avait-il pas l’occasion de changer l’article 35, lui qui est si populaire et qui a fait ce que personne avant lui n’avait jamais réussi ? Autrement, pourquoi devrait-on le reprocher à ceux qui avaient intérêt à ce que cela ne change pas ? Avant d’accuser des adversaires prétendument sans relief, Venance Konan devrait demander à son mandant pourquoi il a eu constamment peur d’affronter le suffrage des Ivoiriens ; pourquoi un gouvernement de savants qui plus est des démocrates reconnus comme tels, ont pu se faire prendre au piège de mon emprisonnement ? A la vérité, aussi bien Ouattara que ses défenseurs acharnés se sont laissé surprendre par les changements intervenus dans la compréhension des événements politiques dans notre pays. Et ils n’y ont vu d’autant plus que du feu qu’ils croyaient gagnée la complicité des médias internationaux, y compris celle des organisations de droits de l’homme, en particulier celle de la presse internationale qui a bien souvent montré trop de mansuétude à l’égard de Ouattara et de son régime. Or, visiblement ce temps-là est passé… Je reviens de la Maca où je n’ai finalement passé qu’une petite semaine. Mais j’ai pu comprendre que le meilleur exemple d’abandon qu’un Etat peut s’autoriser est ce qu’il se permet dans ses prisons. Et la maison d’arrêt et de correction d’Abidjan illustre cette réalité ; on réalise ainsi à quel point la politique sociale d’Alassane Dramane Ouattara a créé des déchets humains que son gouvernement préfère « enterrer » ici. Je rendrai donc mon témoignage à l’occasion du dossier que je publierai sous le titre « De retour de l’enfer de la Maca ». Mais je me suis également habitué à des termes : le badjot, TTS, baygon… Le premier indique ces menus bois durs bien plus étroits qu’un matelas normal d’une place. Le badjot vous détruit la colonne vertébrale au fur et à mesure que vous l’utilisez parce qu’il est fixé dans le béton et que vous n’avez aucune possibilité d’en changer la position. Quant au terme TTS, il désigne tous ceux qui, plus 390 personnes, sont accusées de l’accusation rituelle d’atteinte à la sûreté de l’état. Pour cela, le régime a d’abord obtenu des aveux extorqués pendant d’atroces séances de torture. Des témoignages terrifiants de prisonniers battus au chevron, leurs plaies ensuite brûlées par des langues de feu sont là pour le prouver… D’ailleurs, la plupart de ces personnes en portent encore les stigmates… à vie. D’autres ont vu leurs maladies s’aggraver ; parfois les sévices endurés les handicapent à vie comme ce prisonnier qui est devenu insuffisant rénal après une série de tortures. Quant à cet ancien motard de la gendarmerie, il a fini par disjoncter. C’est l’un des malades mentaux qui déambulent dans la cour de la prison tout comme le vieil aveugle qui a demandé en vain de voir un spécialiste. A ceux-là, il faut ajouter ceux qui ont contractés des maladies en prison et qui, faute de soins adéquats, sont devenues incurables. Je raconterai ces histoires parce qu’elles reflètent la réalité que dissimule pour l’instant le brouhaha médiatique instauré par Ouattara. Comme quoi, ceux qui m’ont envoyé à la Maca m’ont permis de voir toutes ces choses inimaginables qu’on ne soupçonne pas au-delà des immenses murs de la prison. Je les en remercie.
 
Joseph Titi




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