Après sa libération / Pascal Affi N’Guessan : «C’était une erreur politique grave et un manque de lucidité de nous mettre en prison»

Dans la seconde partie de l’entretien qu’il a eu avec la station de radio Cameroon Voice, le président du Fpi parle de la loi sur la nationalité, de ses jours de détention sans oublier de sonner la mobilisation pour la victoire future.

Mardi 20 Août 2013 - 07:44


Après sa libération / Pascal Affi N’Guessan : «C’était une erreur politique grave et un manque de lucidité de nous mettre en prison»
En dix ans de pouvoir du FPI, certains ont estimé que la question de l’apatridie et la question foncière n’ont pas été réglées. Alassane Ouattara, dans une interview, disait que c’est facile à régler. Mais on constate que le projet de loi sur l’apatridie est sans cesse repoussé à l’Assemblée nationale. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?

On ne peut pas dire qu’il y a eu dix ans de pouvoir FPI. Le FPI en tant que parti n’a géré l’Etat que pendant 22 mois, d’octobre 2000 au 19 septembre 2002. A partir de 2003, avec les accords de Marcoussis, ce sont des gouvernements qui rassemblaient tous les acteurs politiques ivoiriens avec un Premier ministre qu’on a appelé Premier ministre de consensus. Ce sont de tels gouvernements qui ont gouverné la Côte d’Ivoire avec Laurent Gbagbo. Et à partir de 2007, avec l’accord politique de Ouagadougou, c’est le chef de la rébellion qui est devenu Premier ministre avec un gouvernement intégrant toutes les forces politiques y compris les représentants de la rébellion. Donc le FPI n’a eu à exercer de façon responsable et autonome le pouvoir et à mettre en application son programme de gouvernement que pendant 22 mois. A partir de 2003, c’étaient des gouvernements de transition qu’on a appelés gouvernements de réconciliation nationale, à telle enseigne que parmi ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui, beaucoup ont géré le pouvoir avec Laurent Gbagbo sur une période plus longue par rapport à nous-mêmes qui nous sommes retrouvés en prison. Moi qui vous parle, je n’ai géré le pays que pendant 22 mois étant Premier ministre. Alors que si vous prenez un ministre comme le ministre de l’Intérieur actuel, il est resté 6 ans dans le gouvernement avec Laurent Gbagbo. Il y en a beaucoup d’autres comme ça. Ils sont restés avec lui jusqu’aux élections. Donc les responsabilités à partir de ce moment là sont à partager par toute la classe politique.
Cette période n’a pas permis de régler les questions fondamentales comme les questions de nationalité, du foncier rural ou même comme la question de l’éligibilité. Nous nous sommes battus pour que cette question fasse l’objet d’un référendum –l’éligibilité – mais la rébellion a tout fait pour empêcher la tenue d’un référendum de manière à ce que nous prenions une décision qui reflète la volonté populaire. Ils ont contraint le président Gbagbo à faire usage de l’article 48 qui lui donne des pouvoirs exceptionnels pour que, de façon exceptionnelle, monsieur Alassane Ouattara soit candidat à l’élection de 2010. C’est donc dire qu’il y a beaucoup de dossiers qui restent encore pendants et qui constituent des problèmes que la Côte d’Ivoire doit résoudre pour tourner la page de cette longue période de crise que le pays connait depuis 1999.

Vous dites que la rébellion a empêché le président Gbagbo d’organiser un référendum. Le gouvernement Ouattara ne veut pas de référendum. Il n’a même pas soumis le projet d’apatridie, ce qui a provoqué une levée de boucliers de la part des élus PDCI. Qu’est-ce qui peut expliquer cette situation où on dénie au peuple la possibilité de s’exprimer sur une question aussi sensible que la nationalité. Les questions foncières sont-elles en toile de fond ?

Cela pose fondamentalement le problème de la crise en Côte d’Ivoire. Cette a crise est de deux logiques. La logique démocratique et laïque d’un côté que modestement nous pouvons revendiquer et la logique du rigide, la pensée unique et du parti unique qu’incarnent ceux qui gouvernent à l’heure actuelle. Lorsque les autorités tentent d’étouffer l’opposition parce qu’elles ne sont pas portées par un élan démocratique.

Vous avez été reçu par les ambassadeurs américains et français. Qu’est-ce que vous vous êtes dit au cours de ces rencontres ? Vous ont-ils rassuré de votre liberté définitive ou alors vous ont-ils enjoints de rentrer dans le jeu politique ivoirien ?

Non, ils ne peuvent pas nous l’enjoindre. Les ambassades ne sont pas là pour demander aux acteurs politiques d’aller dans telle ou telle direction. Les acteurs politiques n’ont pas la même mission, la même responsabilité que les représentations diplomatiques. Les représentations diplomatiques des grands pays sont là pour défendre les intérêts de leurs pays mais aussi pour aider le pays d’accueil dans sa politique, dans son combat pour le développement. Dans le cas de la Côte d’Ivoire qui est confrontée à unecrise assez sérieuse, ces ambassades essaient de voir comment elles peuvent être utiles. Souvent, elles cherchent à savoir quel est l’agenda des acteurs politiques, de manière à s’assurer que tout cela converge. Pour elles, la première préoccupation, c’est de savoir quelle est la vision du parti, dans quelle direction le parti entend s’engager. Et si d’aventure ces ambassades pensent qu’il y a des ajustements, elles peuvent donner leur avis en quelque sorte sur ces choix politiques. Et il appartient aux partis politiques d’en tenir compte ou non.
Avec les deux représentations diplomatiques, c’était une prise de contact, une visite de courtoisie. Des échanges sur la perception que nous avons de la situation nationale et des chemins qui nous paraissent pertinents de prendre pour que la Côte d’Ivoire avance. Et surtout faire connaître notre appréciation de la manière dont les choses sont conduites. C’était des échanges enrichissants, courtois que nous avons eus et je dirai encourageants parce que nous avons observé que sur beaucoup de sujets, nous étions en phase. Que la volonté d’accompagner la Côte d’Ivoire dans le respect de la souveraineté du pays était partagée par ces représentations diplomatiques.

Est-ce bien la France ou alors vous confirmez que c’est la France qui a interpellé Laurent Gbagbo le 11 avril 2011 et que vous-même avez été interpellé avec la complicité de l’Onuci ?

Il faut dire que c’est Sarkozy parce que dans ce genre de situation, il y a des chefs d’Etat qui instrumentalisent les institutions de leurs pays. Qui instrumentalisent le pouvoir politique qui leur a été confié par leurs concitoyens pour mener des combats personnels. Dans notre cas, c’est véritablement Nicolas Sarkozy qui tenait à régler ses comptes à Laurent Gbagbo qui a instrumentalisé les institutions françaises, le pouvoir d’Etat, pour pouvoir obtenir son arrestation et aujourd’hui son incarcération à La Haye. En ce qui me concerne, je crois que cela relève de la même logique. Evidemment, l’Onuci en particulier a été instrumentalisée. Vous savez, les institutions sont dirigées par des hommes et plus une institution est vaste et grande, plus le poids et les volontés personnelles de ceux qui les dirigent prennent de l’importance. Parce que le contrôle devient lointain, pratiquement inexistant et ces dirigeants-là peuvent utiliser l’institution en violation même des principes et des missions. C’est ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire où l’Onuci a été utilisée, les instruments de l’Onu ont été utilisés par ceux qui en avaient le contrôle en ce moment-là pour commettre des actes en violation flagrante de la souveraineté de la Côte d’Ivoire et même de la mission de l’Onu.

Quel a été le rôle de ces présidents qui naviguaient autour de la crise en Côte d’Ivoire : Compaoré, Goodluck Jonathan. Est-ce un rôle de complicité tacite avec la France ?

Avec ma sortie, nous allons engager une phase qui est très importante et qui appelle de notre part une certaine attitude, une posture même psychologique. Je ne voudrais pas brouiller et même handicaper cette phase en revenant sur le passé. Parce que pour moi, le passé est passé. Ce qui a été détruit, ce serait difficile de le reconstituer mais on peut le reconstruire. Donc aujourd’hui, nous allons entrer dans une phase de reconstruction de nos rapports, chacun ayant tiré les enseignements des erreurs du passé, des fautes commises. Je ne voudrais pas revenir sur ces responsabilités du Nigeria, Burkina Faso ou de qui que ce soit parce que ce serait remuer le couteau dans la plaie. Je sais que des écrivains ou historiens écriront là-dessus et nous saurons qui a fait quoi. Mais en tant que responsable politique et premier responsable du FPI dans le contexte actuel, jepréfère regarder devant pour voir ce que je peux faire pour refermer les plaies de cette période.

Vous sortez de 36 mois de détention, racontez-nous une journée standard du prisonnier que vous étiez à la prison de Bouna.

Evidemment dans une prison, les jours se suivent et se ressemblent. Le réveil, le petit déjeuner pour ce qui nous concerne. Ensuite la lecture ou [l’écriture] parce qu’en prison, il faut se donner un objectif. [Par exemple] un livre pour témoigner de son combat ou pour faire partager une expérience. On s’attache à cela et ça permet de passer le temps. Jusqu’à 13 heures, déjeuner suivi d’une petite sieste et ensuite on reprend à 16 heures. Si ce n’est pas un jour de sport parce que nous nous sommes donnés quelques jours dans la semaine pour se dégourdir les jambes, on court un peu pour pouvoir maintenir la forme. On va donc au sport jusqu’à 18 heures et après on continue la lecture ou à écrire jusqu’à l’heure du dîner. Et après, c’est le sommeil jusqu’au lendemain. C’est un programme classique où on tourne en rond entre le sommeil, les repas et la réflexion.

Vous étiez quand même bien traités alors?

On ne peut pas dire qu’on est bien traité en prison parce que la meilleure façon d’être bien traité, c’est d’être libre. Donc la prison, quels que soient les moyens que vous vous donnez pour tenir, reste la prison avec ses privations. Avec le fait que vous tourniez entre quatre murs dans un espace réduit, que vous n’avez pas accès à la communication, avec les gens, que vous tournez sur vous-même, que vous avez un co-détenu, vous passez votre temps à discuter avec lui et attendre une décision comme celle qui est arrivée le 5 août pour vous mettre en liberté.

Comment avez-vous accueilli la nouvelle de l’extradition de Charles Blé Goudé par les autorités ghanéennes ? Vous vous êtes dit que c’était fini, que le FPI est liquidé ?

J’ai été toujours confiant, je me suis dit que c’était une passe difficile et que cela allait passer. J’ai été toujours confiant et je l’ai même dit à plusieurs reprises aux envoyés du gouvernement qui ont eu à nous rendre visite, notamment au ministre actuel de la Justice. J’étais confiant parce que je considérais que c’était une faute grave, une erreur politique grave, un manque de lucidité que de nous arrêter et de nous mettre en prison.Compte tenu de notre statut et de notre nombre. J’ai même dit au ministre de ne pas mettre des milliers de cadres en prison, des cadres de haut niveau qui sont sur la scène politique depuis des dizaines d’années. Et depuis l’ouest de la Côte d’Ivoire au Liberia jusqu’à la frontière du Ghana, des cadres étaient impliqués et arrêtés ou en exil. La tâche était trop titanesque de dire que le pouvoir pouvait réduire au silence tant de personnes de qualité. Forcément, c’était trop lourd et [nous savions] qu’il serait obligé ou condamné à céder à un moment ou un autre. C’est ce qui s’est passé. Donc j’ai été toujours confiant. Je ne savais pas à quel moment on serait libéré mais j’étais confiant qu’à un moment ou un autre nous serions en liberté.

Quel message pour les Ivoiriens de la Diaspora ?

Je veux les féliciter et leur dire merci parce que c’est grâce à leur mobilisation que nous sommes en liberté aujourd’hui. C’est grâce à leur détermination, leur refus d’accepter la situation qui nous était faite à nous et à la Côte d’Ivoire. La diaspora, nous l’avons suivie, elle s’est mobilisée, et même à l’heure actuelle elle est dans les rues. Je leur dis merci pour leur amour du pays, beaucoup de courage pour leur engagement en faveur de la démocratie. Je voudrais leur demander de persévérer parce que l’objectif n’est pas encore atteint. Un pas a été posé par les autorités mais beaucoup de nos camarades restent encore en prison. Simone et Laurent Gbagbo sont encore en prison, tous les camarades sont encore en exil. Ce sont les combats que nous devons poursuivre pour que tous ceux-là rentrent en Côte d’Ivoire. Parce que la normalisation et la réconciliation signifient que tous ceux qui sont d’une manière ou d’une autre dans les situations de souffrance du fait de la crise, tous ceux-là doivent sortir de cette situation de souffrance et c’est cela le signe de la paix retrouvée en Côte d’Ivoire et de la réconciliation. Ensuite, nous avons de grands défis à relever pour la restauration de la démocratie en Côte d’Ivoire, la restauration des libertés, la restauration d’un jeu politique équilibré avec des réformes institutionnelles qui garantissent des élections futures libres, transparentes et équitables. Pour ces combats-là, nous devons rester mobilisés. Nous allons nous engager dans les négociations, nous les souhaitons, nous les appelons mais il faut que les militants, les patriotes, les démocrates ivoiriens et africains restent à l’écoute de la Côte d’Ivoire, suivent l’évolution des choses et ne baissent pas les bras.



Grande mobilisation de l’Offpi chez Affi
La 2è vice-présidente du Fpi, chargée de la mobilisation et par ailleurs Secrétaire nationale de l’Offpi, Marie-Odette Lorougnon et une très forte délégation de militantes se sont rendues hier lundi 19 août 2013, dans l’après-midi au domicile «provisoire» du président statutaire du Fpi, Pascal Affi N’Guessan. Qui a pris un véritable bain de foule au milieu des dizaines de femmes de son parti ayant effectué le déplacement chez lui. Elles sont venues, selon leur porte-parole, Mme Agnès Monnet, constater de visu que le président de leur parti avait été bel et bien libéré.

Après les avoir remerciées pour la démarche, il a salué le travail accompli pour remettre le Fpi debout, malgré l’adversité. Il les a encouragées a davantage occuper le terrain, parce que seule la mobilisation des militants et de l’ensemble des démocrates permettra à la Côte d’Ivoire de retrouver progressivement la normalisation, avec la libération du président Laurent Gbagbo détenu à La Haye, ainsi que celle de l’ensemble des détenus politiques en Côte d’Ivoire, avec à leurs têtes Simone Gbagbo.

F. Toti


Publié le mardi 20 aout 2013  |  Le Nouveau Courier




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