Après les révélations de Me Altit sur la France, que feront les souverainistes africains?

Samedi 6 Février 2016 - 23:58


Avant de passer de ce monde à l’Autre, Jésus a déclaré à ses disciples: “Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres.” Que signifie cette parole qui se trouve dans Jn 8, 32? Elle signifie, à mon avis, deux choses. La première peut être énoncée de la manière suivante: c’est en vain que tel homme ou tel pays tentera d’étouffer la vérité. En d’autres termes, nul, malgré ses ruses ou les obstacles qu’il créera artificiellement, ne peut empêcher la manifestation de la vérité. Ainsi, après je ne sais combien d’années, par la voix de F. Hollande, la France a fini par avouer, en juillet 2015, les atrocités qu’elle commit au Cameroun entre 1955 et 1958 contre Ruben Um Nyobè, Osendé Afana, Ernest Ouandié et les autres nationalistes camerounais dont le seul tort était de militer pour “une indépendance totale et immédiate”. Le 1er décembre 2014, au cimetière de Thiaroye, le même Hollande reconnaissait que son pays massacra des tirailleurs africains qui réclamaient le paiement de leur solde après avoir aidé la France à se débarrasser de l’Allemagne nazie. De la même façon, à la faveur du procès de Laurent Gbagbo et Blé Goudé, le monde entier est en train de découvrir le parti pris de la France en Côte d’Ivoire entre 2002 et 2011, son refus d’un règlement pacifique du conflit ivoirien en 2011, sa participation au casse et au pillage de la BCEAO de Bouaké et de Korhogo, son soutien à des voyous et assassins ayant attaqué puis coupé le pays en deux le 19 septembre 2002, ses tueries (les 64 jeunes désarmés que Licorne tua devant l’hôtel Ivoire en novembre 2004, les milliers d’Ivoiriens qui perdirent la vie suite à l’embargo sur les médicaments, à la fermeture des banques et au bombardement des sites civils et militaires en 2010-2011). Ces coups tordus et crimes contre l’humanité, Paris croyait qu’ils ne sortiraient jamais de l’ombre, du moins pas maintenant. Mais c’était sans compter avec le Maître des Temps et de l’Histoire qui fait chaque chose en son temps et pour qui “rien n'est voilé qui ne sera révélé (Luc 12, 2).
Aveuglés par la haine vis-à-vis des Africains qui refusent de plier l’échine devant eux et persuadés que c’en serait fini pour lui, les dirigeants français, UMP et PS confondus, envoyèrent Laurent Gbagbo à la Haye. Mais, aussi paradoxal que cela paraisse, il arrive que l’homme transforme le mal en bien. En effet, sans ce procès, nous n’aurions pas assisté au “pilonnage” de la France par les avocats de la défense. Une France dont Me Emmanuel Altit n’aura aucune peine à exposer l’hypocrisie, la duplicité et les mensonges (par exemple, “la fusillade devant l’hôtel Ivoire ne fit aucun mort” ou “sans les soldats français, les rebelles se seraient emparés d’Abidjan le 19 septembre 2002” alors que tous ceux qui ont été témoins de cette violence injustifiable savent que l’armée gouvernementale, bien que peu équipée, avait chassé les rebelles de la capitale économique). Car les vidéos produites par la défense pour illustrer sa plaidoirie ont bien montré l’armée française transportant ou aidant les rebelles. Ouattara et Sarkozy commirent incontestablement une faute gravissime en transférant Laurent Gbagbo et Blé Goudé à la CPI mais, en voyant la tournure des événements, on peut aisément affirmer, comme les chrétiens à propos de la trahison de Judas, “felix culpa” (heureuse faute) car, si Laurent Gbagbo était resté à Korhogo, peut-être qu’il ne serait plus de ce monde et nous n’aurions jamais connu la vérité sur le rôle négatif joué depuis 1960 par la France dans notre pays. En résumé, la manifestation de la vérité résiste à toutes les entraves possibles. Autrement dit, il est inévitable que les hommes connaissent la vérité. Grâce au procès de L. Gbagbo, Africains, Européens, Asiatiques et Américains ont enfin compris que la France, pour des intérêts économiques et géostratégiques, a déstabilisé et abîmé un petit pays qui voulait se prendre en charge et jouir des richesses que Dieu lui a données. Ils connaissent maintenant la vérité sur l’intervention de la France en Côte d’Ivoire. Et le dévoilement du visage hideux de cette France qui se targue d’être la patrie des droits de l’homme constitue une immense victoire pour Laurent Gbagbo et pour les nationalistes africains. Ceux-ci souhaitent évidemment que Blé Goudé et le président reconnu par les Ivoiriens soient libérés, ce qui ne serait que justice, car seuls les vrais criminels (Ouattara, Compaoré, Chirac, Sarkozy et leurs chefs de guerre) méritent d’être derrière les barreaux mais, de mon point de vue, que les deux hommes sortent de prison ou non importe peu aujourd’hui. Le plus important est que la vérité ait été révélée au monde. Ce qui compte, ce n’est pas que la CPI les acquitte ou non, mais le fait que l’on sache, en Afrique et ailleurs, que Blé Goudé et Laurent Gbagbo sont à la Haye, non parce qu’ils ont perpétré des crimes, mais parce qu’ils ont résisté à la France qui avait besoin d’une marionnette à la tête de la Côte d’Ivoire pour recommencer à piller les matières premières de ce pays où les Français sont revenus en force comme dans les années 50, 60 et 70.
Ce qui compte aussi, c’est ce que nous envisageons de faire après avoir découvert la vérité. Jésus ne se contente pas de dire que la vérié sera dévoilée. Il dit aussi que la vérité doit affranchir ceux qui l’ont découverte. En Côte d’Ivoire, en Afrique et en France, plusieurs personnes n’ont pas attendu la magistrale prestation de Me Altit pour savoir que c’est la France qui a créé la chienlit en Côte d’Ivoire. Elles connaissaient la vérité mais elles ne sont pas libres. Sinon elles auraient protesté contre cette “communauté internationale” partiale et injuste, se seraient indignées publiquement contre le deux poids, deux mesures, auraient agi pour que justice soit rendue aux Ivoiriens. Ce qui vient d’être dit montre que l’on peut avoir la vérité sans la liberté. Or, pour le Christ, connaître la vérité et se comporter en homme libre vont de pair. Mais à quoi reconnaît-on un homme libre?  “Être libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes; c'est vivre d'une façon qui respecte et renforce la liberté des autres”, répond Nelson Mandela.  Ceux qui sont épris de liberté et de justice, ceux qui refusent que des innocents croupissent à la Haye pendant que les vrais tueurs sont libres, ne peuvent donc pas se borner à fustiger le néocolonialisme de la France. Il est aussi nécessaire qu’ils travaillent ensemble, qu’ils mutualisent leurs intelligences et qu’ils trouvent les moyens et stratégies  qui leur permettront de venir à bout de ce néocolonialisme qui a déjà fait trop de mal à l’Afrique francophone. D’aucuns feront remarquer que la tâche sera d’autant moins facile que certains Africains se sont mis au service de la France. L’Algérie, la Chine, la France ont eu, elles aussi, leurs traîtres, mais nous savons comment ce problème a été réglé. Pour moi, la vraie question est plutôt celle de savoir si nous sommes prêts à payer le prix de notre liberté, si nous sommes capables de faire des sacrifices aujourd’hui pour que nos petits-enfants vivent dans un meilleur monde demain. Or force est d’admettre que nous sommes nombreux à désirer qu’une seule personne se sacrifie pour la collectivité. Pour le dire autrement, aucun d’entre nous ne veut faire le moindre sacrifice. Pourtant, se demandait la Grande royale dans “L’Aventure ambiguë” de Cheikh Hamidou Kane, peut-on gagner ceci sans perdre cela? Si Algériens, Vietnamiens et Américains ne s’étaient pas sacrifiés, s’ils n’avaient pas pris de risque, auraient-ils obtenu leur indépendance? Nous autres ne sommes pas encore indépendants parce que nous n’avons pas chassé le colonisateur quand il le fallait. Le moment est venu d’engager cette bataille. Sans attendre la fin du procès, les souverainistes et démocrates africains doivent se lever et se mobiliser partout en même temps comme à la fin des années 1950 car, si nous ne faisons rien maintenant, nos pays seront , dans 20 ans, plus pauvres qu’aujourd’hui. “La bêtise insiste toujours”, disait Albert Camus. La France trouvera toujours des raisons pour justifier son immixtion dans nos affaires; elle estimera toujours qu’avoir des bases militaires sur le sol africain est une bonne chose. Elle n’est pas près d’abandonner sa politique arrogante et prédatrice dans ses ex-colonies. Elle ne mettra jamais fin à la françafrique car elle doit à ce système mafieux le titre, usurpé, de “grande puissance”. Bref, ce n’est pas de plein gré que les Français changeront de cap. C’est à chacun de nous de les y forcer, sous une forme ou une autre.




Jean-Claude Djereke
 




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