Apatridie en Côte d’Ivoire: Au-delà des considérations juridiques

Mercredi 31 Juillet 2013 - 06:49


Burkinabé vivant en Côte d'Ivoire-Les occupants du Mont Péko
Burkinabé vivant en Côte d'Ivoire-Les occupants du Mont Péko
Y a-t-il des apatrides en Côte d’Ivoire ? Les juristes de renommée internationale disent non. Parce que tous ceux que le gouvernement nomme improprement «apatrides» n’ont jamais rompu leur attachement à leur territoire ou pays d’origine. Ils ont donc une patrie et ne peuvent être appelés «apatrides». En outre, aussi bien leurs pays respectifs que la Côte d’Ivoire ont prévu dans leurs différents Codes de la nationalité des mécanismes juridiques soit pour que le national qui réside à l’étranger ne soit pas frustré des avantages que confère la nationalité du pays, soit pour qu’il appartienne à la nationalité du pays d’accueil. Sur le plan sociologique, le non est massif. Et pour cause. Le gouvernement Ouattara, dit avoir dénombré près d’un million d’apatrides en Côte d’Ivoire. Dernièrement, il a décidé, tout de go, d’attribuer la nationalité ivoirienne à près de dix mille d’entre eux. Ils sont dans le département de Bouaflé et sont à 99% des Burkinabè. Restons donc sur le cas de ces Burkinabè de Bouaflé pour dire pourquoi ils ne sont pas des apatrides. Commençons par les noms des villages qu’ils ont créés : Koudougou, Garango, Koupéla, etc. Ce sont des noms typiquement voltaïques ou burkinabè. Là- bas, les populations vivent comme si elles sont au Burkina Faso. Depuis l’acoutrement jusqu’à la nourriture en passant par la langue, tout est Haute-Volta ou Burkina Faso. Le long temps passé en Côte d’Ivoire n’a pas eu de réels effets sur eux et sur leur culture. Leur répertoire linguistique révèle au grand jour leur origine sous- régionale. Vous verrez rarement (ça existe quand même) des habitants de ces villages prononcer correctement la lettre R de l’alphabet français. Vous ne les verrez pas prononcer le pronom sujet NOUS sans une inclination au niveau de l’intona - tion. Même le plus illustre d’entre eux ne fait pas mentir le constat. Au niveau des danses et chants, il n’y a rien à redire. Ils vous plongent directement dans la Haute-Volta des Sangoulé Lamizana et autres Jean-Baptiste Ouédraogo. Même les chansons religieuses chrétiennes sont inspirées de la tradition voltaïque.
C’est régulièrement que ces familles passent leurs vacances «au pays» où on les appelle affectueusement «les Ivoiriens». Nombre d’entre eux ont leurs maisons de retraite dans leurs villages au Faso ou à Bobodioulasso, ou même à Ouagadougou. Si vous avez un bout de temps, faites-y un tour le jour où l’équipe nationale de football du Burkina Faso joue contre une équipe adverse. Vous serez émerveillés. Les drapeaux du Burkina flottent partout sur les toits des maisons, sur les guidons des vélos et motos. Dans les rues, de nombreux jeunes arborent les maillots de leurs idoles : Aristide Bansé, Baky Koné, Charles Kaboré, Jonathan Pitroipa, Moumouni Dagano, etc. Mais on les voit aussi les radios collés à leurs oreilles pour ne pas se faire conter l’événement. Cette même scène se vit lorsque leur pays joue contre la Côte d’Ivoire. Ils font même des paris avec leurs camarades ivoiriens qui, de leur côté, soutiennent avec force Didier Drogba et ses amis. Souvent même, comme c’est arrivé déjà, au dire d’un habitant de Garango, les deux parties en viennent aux mains. De même qu’en France, on distingue tout de suite un Corse d’un Marseillais ou d’un Basque ou d’un Normand ou même d’un Parisien, de même on distingue en Côte d’Ivoire le Gouro d’un Baoulé, d’un Attié, d’un Malinké, d’un Yacouba, d’un Bété ou même d’un Mahouka. C’est de cette même façon que l’on distingue nettement le national du Burkina Faso d’un Sénoufo ou d’un Abouré. Ne serait-ce que par la langue. Dans les conditions où, sur le plan juridique, le million d’«apatrides» recensé par le gouvernement ne remplit pas les conditions édictées par la loi internationale et que, par ailleurs, sur le plan des phénomènes sociaux (sociolinguistique notamment), ces femmes et ces hommes sont restés attachés très fortement à leur pays d’origine, doit-on continuer de les traiter d’apatrides ? Il est vrai que le gouvernement a des idées sombres derrière la tête. Mais la supercherie est tellement grotesque qu’il n’est pas sûr d’avoir des soutiens avec qui marcher dans la combine. Dans ce cas, ne vaut-il pas mieux abandonner cette voie rocailleuse ?

Abdoulaye Villard Sanogo

Notre Voie  N°4481 du mardi 30 juillet 201 3




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