Alassane Ouattara et l’enjeu des terres arables en Côte d’Ivoire

Lundi 16 Juin 2014 - 21:54


L ’enlisement de la crise ivoirienne, dans un contexte de fracture sociopolitique abyssale, a fermé les yeux de la majorité de la population aux vrais enjeux qui se précisent dans ce pays phare d’Afrique de l’Ouest.
Un de ces enjeux, l’accaparement des terres arables, est bien loin de nourrir les débats politiques continuellement personnalisés dont sont friands les Ivoiriens. Pourtant, parmi les causes de la guerre menée par la France en Côte d’Ivoire pour installer Alassane Ouattara à la tête du pays, l’accaparement des terres arables occupe une position centrale. Non seulement ses conséquences risquent d’être plus dommageables qu’une éventuelle dévaluation du franc CFA, mais de façon pratique, si le projet aboutit, il dépossèdera les Ivoiriens du bien le plus précieux qu’ils possédaient jusqu’ici : leur terre.
En juin 2009, après le déclenchement de la crise financière mondiale, le milliardaire américain George Soros, “philanthrope” (= financier) principal de l’organisation humanitaire Human Rights Watch (et un des hommes d’affaires les plus actifs dans le financement du néocolonialisme dans le monde qui, comme par hasard, se trouve être “l’ami” qui a prêté à Ouattara un de ses jets privés pour mener sa campagne présidentielle en 2010), prononçait les mots suivants :
« Je suis convaincu que la terre va devenir l’un des meilleurs investissements de notre époque. À terme bien sûr, les prix alimentaires atteindront un niveau tel que le marché sera probablement inondé de denrées, suite au développement de nouvelles terres, de nouvelles technologies, ou bien des deux, et le marché haussier disparaitra. Mais nous n’en sommes pas encore là. »
Faux. Nous y sommes depuis belle lurette en Afrique noire et encore plus depuis la crise financière et alimentaire mondiale de 2008. Et George Soros le sait très bien…
En fait, le phénomène du rachat des terres agricoles ne date pas d’aujourd’hui. Selon l’ONG GRAIN, experte mondiale basée en Espagne, « il suffit de se rappeler la ‘découverte’ de l’Amérique par Christophe Colomb et l’expulsion brutale des communautés autochtones qu’elle a provoquée, ou encore les colonialistes blancs qui se sont emparés des territoires occupés par les Maoris en Nouvelle-Zélande et par les Zoulous en Afrique du Sud » pour comprendre que « l’accaparement des terres existe depuis des siècles ».
Cependant, « il se passe aujourd’hui quelque chose de plus étrange. En effet, les deux grandes crises mondiales qui ont éclaté en 2008 – la crise alimentaire et plus largement, la crise financière dont fait partie la crise alimentaire – ont ensemble donné naissance à une nouvelle tendance très inquiétante : l’achat de terres pour délocaliser la production alimentaire. [De 2008 à 2009], les investisseurs se sont efforcés de prendre le contrôle des terres agricoles en Asie, en Afrique et en Amérique latine […] Dans la plupart des négociations, des représentants de haut niveau des gouvernements concernés étaient directement impliqués, s’efforçant de mettre en place des arrangements de coopération politique, économique et financière pour enrober les transactions concernant les terres agricoles. Aussi, [depuis juillet 2008, un groupe d’investisseurs] a commencé à acheter des terres agricoles dans les pays du Sud : [il s’agit] des fonds de couverture, des fonds de capital-investissement, des banques d’investissement et autres, dont beaucoup ont leur siège aux États-Unis. Eux ne se soucient pas du tout de sécurité alimentaire : ils se sont rendu compte qu’il y avait de l’argent à faire en investissant dans l’agriculture, car la population mondiale s’accroit, les prix alimentaires vont très probablement rester élevés pendant longtemps et les terres agricoles sont bon marché. En appliquant quelques compétences en technologie et en gestion à ces nouveaux investissements fonciers, ces nouveaux investisseurs diversifient leurs portefeuilles, se protègent contre l’inflation et garantissent leurs retours sur investissement, tirant parti à la fois des récoltes et de la terre elle-même. À ce jour, au moins 40 millions d’hectares ont changé de mains ou sont l’objet de négociations, dont 20 millions rien qu’en Afrique. GRAIN a calculé que plus de 100 milliards de dollars ont été mis sur la table pour garantir ces transactions. Même si de temps en temps les gouvernements y mettent du leur, ce sont principalement des sociétés privées qui signent et appliquent ces accords, de connivence avec des responsables du pays hôte ».
Multinationales et gouvernements locaux, main dans la main, s’activent donc à brader les terres appartenant aux peuples du Sud. Et les chiffres qui expriment le pourcentage des terres agricoles déjà sous contrôle des intérêts étrangers en Afrique parlent d’eux-mêmes : Liberia 67 % ; Sierra Leone 15 % ; Guinée 11 % ; Éthiopie 10 % ; Gabon 8 % ; Soudan 8 % ; Malawi 7 % ; Tanzanie 7 % ; Congo 6 % ; RDC 6 % ; Mozambique 6 % ; Sénégal 5 % ; Soudan du Sud 4 % ; Zambie 3 % ; Bénin 3 % ; Madagascar 2 % ; Mali 2 % ; Ouganda 2 % ; Nigeria 1 %*.
Un des grands absents de cette liste ? La Côte d’Ivoire. En Afrique occidentale, les pays comme le Liberia et la Sierra Leone étant déjà en voie de saturation (suivis de près par la Guinée, le Gabon, etc.), les nouveaux terrains “vierges” – notamment ceux où le leadership politique est directement assuré par un “homme de main” de la machine néocolonialiste – constituent les nouvelles opportunités d’accaparement des terres établies dans des contrats s’étalant de 30 à 99 ans…
Les nouveaux propriétaires fonciers dans ce business juteux sont multiples. On note, entre autres, la présence de l’américain Goldman Sachs (un des plus grands financiers, avec Soros, de la campagne présidentielle de Barack Obama et un des principaux responsables de la crise financière américaine de 2008) et du singapourien Olam.
Ce dernier (Olam) est l’un des plus grands racheteurs de terres au monde. Il a déjà acquis plus de 300 000 (trois cent mille) hectares de terres arables au Gabon et a progressivement pénétré le marché ivoirien, il y a une décennie,investissant 90 milliards de francs CFA au moment où Human Rights Watch (la main “humanitaire” de George Soros) pointait du doigt le mauvais traitement des enfants dans les plantations agricoles ivoiriennes. L’accusation – une véritable machination particulièrement ignorante des traditions africaines, connues pour faire participer les enfants aux travaux champêtres sans faire d’eux des “esclaves” – avait pour objectif réel de “ralentir” l’investissement des multinationales agricoles en Côte d’Ivoire, d’entraîner un repli du marché quant à l’achat des produits agricoles made in Côte d’Ivoire et, par ricochet, d’affaiblir le pouvoir Gbagbo en le privant de ressources financières (notamment ceux du cacao). Aussi, l’État de Côte d’Ivoire avait du rapidement réagir, en mettant en place des services spéciaux en charge du dossier, directement rattachés non pas à la Présidence mais à la Primature (de Seydou Diarra, Charles Konan Banny puis Guillaume Soro). Aujourd’hui, Human Rights Watch semble avoir “oublié” le cas des pauvres enfants ivoiriens. Aussi, Olam est officiellement prêt à créer « la plus grande unité de production de cajou au monde » à Bouaké (à en croire son PDG, en visite en Côte d’Ivoire en septembre 2011) et officieusement disposé à répondre à la “nouvelle” tendance mondiale : acquérir sans consultation préalable, sans dédommagement et sans voie de recours, des milliers d’hectares de terres arables encore disponibles en Côte d’Ivoire. Ce qui constitue le meilleur moyen de spolier les populations locales de leur principal moyen de subsistance.
Plus récemment, la nouvelle réforme de la filière café-cacao entreprise par Ouattara (tellement non-libérale que même RFI s’est interrogée sur sa signification en novembre dernier) a également été lancée afin de satisfaire à ces nouvelles exigences. Là aussi, officiellement, il s’agit d’effectuer des réformes urgentes dans un secteur livré à lui-même pendant la décade passée et miné par des crises à répétition. Mais il s’agit, aussi et surtout, de mettre l’agriculture ivoirienne au diapason de l’accaparement des terres, comme cela se fait partout ailleurs, dans tous les pays du Sud. Ce qui, après le néocolonialisme politique, institutionnel, administratif, militaire, économique, financier et monétaire, sera la manifestation pratique de la vente effective de la Côte d’Ivoire aux puissances étrangères.
Une fois cet accaparement massif exécuté, les solutions au problème du foncier rural et du droit des propriétés – fondamentalement inscrit parmi les causes profondes de la rébellion armée de septembre 2002 et clef de voute du libéralisme véritable, tel que décrit chez l’économiste péruvien Hernando de Soto, qui l’a démontré en 2005 dans Le mystère du capital – resteront essentiellement chimériques. Concrètement, la Côte d’Ivoire deviendra un puzzle géographique appartenant à différentes multinationales occidentales (et asiatiques) et donc à leurs pays d’origine. En effet, une fois qu’un espace géographique fertile ou non est racheté par une firme internationale, il appartient de plein droit à ladite firme, donc au pays qu’elle représente. Ce fait augure d’une situation ivoirienne similaire, par exemple, à l’actuelle Liberia, où un peu moins des 2/3 du territoire de ce pays ne lui appartiennent plus que de nom, car ayant déjà été “concédés” aux investisseurs étrangers : cela signifie que ce périmètre est essentiellement devenu un néo-territoire d’outre-mer, dirigé et contrôlé par des cols blancs du privé, de connivence avec les responsables politiques de leurs pays.
La Côte d’Ivoire peut donc, elle aussi, s’attendre à ce que la terre ivoirienne appartienne à tout le monde… sauf aux autochtones. Ainsi, l’Ivoirien, dépossédé de son droit naturel, restera ouvrier sur ses propres terres, quémandant sa pitance quotidienne aux côtés de la main d’œuvre des pays voisins (plus présente que jamais depuis la guerre), grandement sous-payé et copieusement surexploité : un esclave, au sens propre comme au sens figuré.
Voici ce à quoi Alassane Ouattara travaille au temps T. Au moment où tous ceux qui ne veulent pas “se laisser distraire” restent focalisés sur les chicaneries partisanes et sur les lumières de la capitale, le véritable désastre se prépare avec toute la subtilité des grandes machinations pensées dans les antres du G8. Il s’active tranquillement, hypothéquant d’un seul boulet l’avenir des générations ivoiriennes actuelles et prochaines.
Le pavé est bel et bien dans la marre ! L’Élysée, la Maison-Blanche et toutes les chapelles impérialistes préfèrent de loin que le plus grand nombre reste aveugle aux subtilités de l’approche néocolonialiste manifestée dans l’accaparement des terres arables et se préoccupent de quoi que ce soit d’autre leur semble être l’urgence du moment. Pendant ce temps, les organisations de la société civile spécialisées de ces questions pourront continuer de tirer la sonnette d’alarme (comme l’ONG GRAIN le fait depuis plus de dix ans) quand bien même, en Côte d’Ivoire, presque personne ne les entend. Ainsi :
- En mai 2010, la Coalition ivoirienne de biovigilance (CIBIOV) a animé une conférence à Abidjan sur le sujet, pendant que les militants ivoiriens, précocement engagés dans la campagne électorale, n’avaient pas le temps de discuter des “problèmes des villageois”.
- En septembre 2010, la Banque mondiale a été contrainte, suite aux dénonciations grandissantes des ONG agricoles, de publier un rapport des plus déplorables sur la question du rachat des terres arables, reconnaissant le drame mais proposant quelques vagues mesures de bonne gouvernance pour le résoudre (donc acquiesçant officieusement la pérennisation du mal). Sauf qu’en Côte d’Ivoire, personne ne le sait…
- En juin 2011, l’association française Survie a signé l’Appel de Dakar contre les accaparements des terres arables, sans que personne en Côte d’Ivoire ne se sente concerné.
- En septembre 2011, l’ONG Oxfam, dans son rapport Terres et pouvoirs, estimait que 227 millions d’hectares dans le monde avaient déjà été “distribués” à des investisseurs internationaux (par la vente, la location ou la concession) depuis 2001, et que « malgré le manque de transparence entourant ces transactions foncières, des recoupements ont, à ce jour, permis d’établir que 1 100 transactions portent sur un total de 67 millions d’hectares, dont la moitié en Afrique, pour une superficie quasi équivalente à celle de l’Allemagne [soit 357 000 km2, ndlr] ». Qu’en pensent les Ivoiriens ?
- En décembre 2011, des ONG dont COPAGEN, CIBIOV et Terre nourricière ont organisé un atelier sur l’accaparement des terres en Côte d’Ivoire, qui a été généralement boudé par le grand public et la presse locale (hormis un ou deux petits articles sur le sujet), au profit de l’actualité politique plus “passionnante”. Et ces ONG ont du finalement se résoudre à interpeler l’État en allant crier leur indignation chez l’artisan local de ce projet.
Il faut donc souhaiter que 2012 mette fin aux émotions populaires suractivées par le manque de visibilité (et facilitées par le manque de préparation) qui ont meublé l’année 2011. Il faut surtout espérer que les uns et les autres sortent de leur somnambulisme “patriotique”, en se réveillant au soleil du vampirisme économique exécuté par les pays du Nord, avec pour objectif de réduire les pays du Sud à rien d’autre que de simples repères géographiques sur la mappemonde politico-économique mondiale.
Le pays d’une superficie de 322 462 km2 appelé Côte d’Ivoire joue, en ce moment précis, sa destinée. Tous les Nicolas Sarkozy, Claude Guéant, François Fillon et autres Hillary Clinton qui débarquent à Abidjan, à la queue leu leu pour réclamer leur part du gâteau ivoirien, ont au moins cette certitude déconcertante que leur laisse le peuple ivoirien : les regards étant pointés vers La Haye, les terres arables de Côte d’Ivoire restent bien sagement à la portée de leurs intérêts.

Publié par Jean-David N’Da pour Pensées Noires


    * En comparaison, seuls la République tchèque 4 %, la Roumanie 7 % et l’Ukraine 3 % sont concernés par ce fléau en Europe. En Amérique, 1 % des États-Unis complètent la liste, le Canada n’étant pas concerné. Enfin, en Amérique latine et en Océanie (d’autres pays du Sud), les statistiques se présentent comme suit : Laos 41 %, Uruguay 26 %, Paraguay 25 %, Australie 12 %, Argentine 10 %, Cambodge 8 %, Indonésie 8 %, Bolivie 4 %, Nouvelle-Zélande 3 %, Brésil 2 % et Colombie 1 %. Tous les chiffres émanent de l’ONG GRAIN.




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