Akoun Laurent, un combat pacifique pour les libertés démocratiques

Vendredi 7 Septembre 2012 - 04:00


Akoun Laurent dans la cour du palais de justice le jour de son procès
Akoun Laurent dans la cour du palais de justice le jour de son procès
« Ça y est, ils ont arrêté Akoun Laurent». Lorsque cette information a été diffusée par des sites internet, nous avons tout de suite pensé aux journaux pro-Ouattara qui avaient longtemps à l’avance annoncé cette arrestation et qui, depuis sa condamnation, pensent d’ailleurs que « ce n’est pas fini », puisqu’une peine plus lourde pour « atteinte à la sûreté de l’Etat », serait dans les pipelines judiciaires. Décidément, l’homme semblait les gêner depuis longtemps, au point de l’incarcérer, sans prendre la précaution de le poursuivre pour une infraction plus crédible. Maintenant que c’est chose faite, une question se pose : quel bénéfice Ouattara et son régime peuvent-ils en tirer ?
Briser l’individu avec cette peine de six mois ferme ? Ce n’est pas la première fois que Laurent Akoun est embastillé pour son engagement politique. Alors qu’il était encore un jeune élève au Lycée classique d’Abidjan, il avait déjà fait la prison dans un camp militaire à Séguéla en 1971-1972. Leader syndical, Balla Kéita, alors super ministre d’Houphouët-Boigny, lui a fait subir le même sort en 1987, parce qu’il voulait à la tête du SYNESCI qu’Akoun Laurent dirigeait à l’époque, des hommes à sa dévotion. Leader politique, Akoun Laurent a été emprisonné à la MACA, aux côtés du Président Laurent Gbagbo, à la suite de la marche du 18 février 1992. Si Ouattara pense que ce 4e séjour carcéral de Laurent Akoun va le briser, la réponse de Giséle, sa femme, devrait le détromper : « Six mois, ce n’est rien parce que Laurent est très fort dans la tête », a-t-elle déjà répondu sur RFI.
« Aux grandes âmes, les grands challenges » écrit Anne Marquier. En effet, Akoun Laurent n’est ni un loubard reconverti en sécurocrate, ni un technocrate qui a échoué dans le landernau politique au moment de sa retraite professionnelle. Sa longue vie militante a commencé dès son jeune âge dans les associations scolaire et estudiantine (Jeunesse Estudiantine Catholique notamment), s’est prolongée dans le syndicalisme professionnel (SYNESCI) et a trouvé son aboutissement dans les partis politiques (PIT puis FPI). Son élection en 2000 au Parlement où il a présidé la Commission de défense est le fruit de cette formation patiente et enrichissante à l’école du monopartisme et de ses écueils.

Une activité militante dans le cadre des lois de la République

C’est à des leaders comme Akoun Laurent que la Côte d’Ivoire doit son bond qualitatif au plan des libertés démocratiques, plus particulièrement : l’émergence d’un syndicalisme autonome à l’encontre du « syndicalisme de participation » qui avait cours à l’époque ; l’avènement d’une opposition politique civilisée, née dans la clandestinité, qui a su mener une fronde résolue dans les espaces démocratiques autorisés par les lois de la République (association, syndicat, grève et autres manifestations publiques) et qui a su attendre son heure pour s’exprimer au grand jour quand le multipartisme, pourtant prévu par l’article 7 de la Constitution de 1960, a été enfin accepté par les tenants du pouvoir en 1990.
Un leader politique qui peut se prévaloir d’un un tel parcours dans le combat pour l’avènement de la démocratie dans son pays, dans les conditions du parti unique, au moment où Houphouët-Boigny « crachait encore du feu », sans avoir pris les armes, ne peut qu’être outré et écœuré par les liens que le substitut du procureur Allah Kouamé établit entre les attaques perpétrées par des hommes armés non identifiés et l’appel à la mobilisation lancé par Akoun Laurent, à l’occasion d’une rencontre avec les militants du FPI: «Levez-vous parce que nos camarades sont dans l’antichambre de la mort ». Si cet appel ne peut plus être adressé par le secrétaire général d’un parti politique, alors à quoi sert la démocratie et les libertés qui l’accompagnent ? A quoi sert la liberté de réunion si ceux qui croient en une même cause ne peuvent plus se rencontrer pour partager des idées et lancer un appel à la solidarité avec leurs camarades détenus ? A quoi sert la liberté d’expression si un meeting ne peut plus être le support pour lancer un appel à ses camarades ? A quoi sert la liberté d’association si le moindre appel à ses camarades peut servir à faire l’amalgame avec des actions menées par d’autres groupes dans la société ?
Il n’est point besoin de démontrer que la menace d’emprisonnement dissuade les citoyens et leurs représentants de dénoncer les atteintes aux libertés et la tendance dictatoriale et totalitaire des hommes forts au pouvoir et d’organiser des manifestations publiques contre eux. Et sans liberté d’expression, il n’y a pas de démocratie. La Cour européenne des droits de l’homme l’a souligné à plusieurs reprises en décidant que « la liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels d’une société démocratique ».
Il n’y a donc aucun doute. Cette condamnation pour une infraction de « trouble à l’ordre public » remet en cause l’une des libertés inhérentes de la démocratie et vide de son sens les luttes démocratiques menées en Côte d’Ivoire et auxquelles Laurent Akoun a apporté sa modeste contribution. Pour rappel, c’est au nom de la liberté d’opinion qu’en 1971, Laurent Akoun et d’autres jeunes lycéens, dont le journaliste Ali Kéïta et l’universitaire Gnaoulé Oupoh, ont été embastillés à Séguéla pour certains et à Bouaké pour d’autres. Ils manifestaient contre l’arrestation de Laurent Gbagbo, dont le pouvoir ne supportait pas la liberté de ton dans les cours. En 1982, lors de la grève estudiantine provoquée par l’interdiction d’une conférence publique et à la suite de laquelle le Président Laurent Gbagbo a été contraint à l’exil en France, les étudiants « retenus » au camp militaire d’Akouédo scandaient aussi « liberté et droit à l’information ». En 2012, Laurent Akoun est condamné pour avoir évoqué les tortures que le Président Laurent Gbagbo a avoué avoir subies lors de son incarcération et pour laquelle les juges de la Cour pénale Internationale ont commis une expertise médicale.

Un engagement démocratique qui prédispose au dialogue

Comment les hommes forts de la Côte d’Ivoire pensent-ils pouvoir effacer, par une peine d’emprisonnement, une revendication importante des luttes démocratiques et que l’on croyait désormais acquise après l’acceptation du multipartisme en 1990, avec le « printemps de la presse » et les meetings politiques qui ont offert des tribunes pour un usage abondant de la liberté d’opinion ? Veut-on revenir sur les acquis démocratiques en Côte d’Ivoire que l’on ne s’y prendrait pas autrement ? Mais que le juge, garant des droits et libertés, apporte son concours à la décapitation du mouvement démocratique en Côte d’Ivoire, ajoute à la tristesse de voir la société ivoirienne se déliter sans aucun paravent ! Car, au-delà d’Akoun Laurent, cette condamnation du secrétaire général par intérim du FPI doit être interprétée, comme une volonté délibérée de mettre en œuvre le plan d’éradication du FPI annoncée par Soro Guillaume.
Le Procédé est le même. Au lendemain de la capture du Président Laurent Gbagbo, son leader charismatique et de l’embastillement du premier ministre Affi N’guessan, son président et de ses deux vice président Aboudhramane Sangaré et Simone Gbagbo, la disparition du FPI avait été programmée. De même, le départ vers d’autres horizons de Mamadou Koulibaly, son Président intérimaire, devrait briser l’élan de la remontée progressive du FPI. Les derniers embastillements d’Akoun Laurent, de Douaty Alphonse et de Lida Kouassi, par leur caractère arbitraire et la qualité intrinsèque des personnes arrêtées, dévoilent la détermination des hommes forts du régime dans la mise en œuvre du plan de décapitation.
Mais, il y a aussi à parier que, comme le phénix, l’oiseau légendaire, le FPI renaîtra de ses cendres. Et que ses militants réussiront à inverser la tendance, en remontant la pente. L’histoire récente de la Côte d’Ivoire montre d’ailleurs que la répression sauvage provoque toujours un effet contraire. En 1990, la dissolution de la FESCI et l’arrestation de son premier responsable avaient donné plus d’allant aussi bien à son jeune leader Ahipeau Martial, qu’à son organisation qui s’est imposée, par la suite, comme la première organisation estudiantine en Côte d’Ivoire jusqu’à ce jour. De même l’arrestation de Laurent Gbagbo et d’autres leaders dont Laurent Akoun, à l’occasion de la marche du 18 février 1992, avait non seulement facilité une réorganisation de l’opposition qui avait du mal à faire son unité, mais positionné de fait Laurent Gbagbo comme le leader naturel de ladite opposition. Qu’il suffise de rappeler la célèbre phrase de Laurent Akoun, encore au PIT à leur sortie de prison en août 1992, pour prendre la mesure de l’effet bénéfique de cette cure répressive : « Avec Laurent Gbagbo devant, nous avancerons ».
Si en dépit de ces leçons de notre histoire récente, les hommes forts du régime ne réalisent pas qu’il est vain de chercher à briser Akoun Laurent et son parti (le FPI), peut-on espérer d’eux qu’ils comprennent qu’ils ont la chance inouïe d’avoir dans leur opposition, des hommes comme Laurent Akoun et le Président Laurent Gbagbo qui ont été vraiment pétris au moule de la démocratie ? Peuvent-ils réaliser qu’au lieu de vouer aux gémonies des hommes qui ont fait de la transition pacifique à la démocratie leur crédo, c’est plutôt avec eux qu’il faut emprunter la voie dans laquelle un vrai houphouëtiste se serait engagé dès le départ, la voie du vrai « dialogue, l’arme des forts » ?
Ce dialogue pour la réconciliation nationale, il faut l’engager sans chercher à écarter des interlocuteurs, par leur embastillement, puisque les évènements vécus depuis le 11 avril 2011 sont suffisamment éloquents pour nous enseigner qu’il est vain de ruser avec le peuple et avec la marche de l’histoire. Certes, la vie militante riche et trépidante d’Akoun Laurent a fait de lui un homme à cheval sur certaines valeurs. Il est donc aisé de comprendre que cela puisse donner du fil à retordre à ses adversaires qui, pour la plupart, n’ont aucune boussole idéologique, si ce n’est la satisfaction de leur panse et l’imposition d’un régime ethno-génocidaire. Mais Akoun Laurent n’est pas l’extrémiste ou le faucon avec qui le dialogue n’est pas envisageable. Au contraire, en tant qu’acteur du progrès politique de la Côte d’Ivoire, il est un interlocuteur crédible dont la présence devrait offrir des gages à des protagonistes préoccupés par un avenir apaisé pour la Côte d’Ivoire. C’est le parcours de leaders politiques comme Akoun Laurent qui donne une signification à la fameuse phrase de Martin Luther King, Jr: « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots ».
 
Kouakou Edmond
Docteur en droit, consultant

 
 
 
 
 
 

 
 





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