Affaire "le procureur de la CPI contre Gbagbo" La bataille des vidéos bat son plein à La Haye

Loin des caméras et de l'attention du grand public, le "combat" se poursuit, dans les bureaux feutrés abritant le siège de la Cour pénale internationale, entre l'équipe dirigée par Fatou Bensouda, procureur, et la "team" des avocats de Laurent Gbagbo, dirigée par Emmanuel Altit. Après les dix jours d'audience de confirmation des charges, cela a été le temps du dépôt des "soumissions écrites" rédigées par les différentes parties. Des "soumissions écrites" qui rappellent les arguments-clés développés lors de l'audience de confirmation des charges mais qui précisent également certains angles d'attaque.

Samedi 20 Avril 2013 - 07:52


Affaire "le procureur de la CPI contre Gbagbo" La bataille des vidéos bat son plein à La Haye
Le  N o u v e a u   C o u r rier     a pu consulter les soumissions écrites de l'équipe de Défense de Gbagbo. Ils permettent, entre autres, d'appréhen der un aspect des grandes manœuvres qui se mènent. Il s'agit de la bataille des vidéos, qui bat son plein. L'Accusation, qui a rechigné à mener ses propres enquêtes, a basé tout son argumentaire sur des rapports d'ONG, des coupures de presse, et surtout des vidéos censées frapper les esprits. Dans ses soumissions écrites, la Défense "attaque", bille en tête, les fameuses vidéos fournies par l'Accusation.


La vidéo du Kenya au cœur des enjeux


Appuyer là où ça fait mal. Dans ses soumissions écrites, la Défense revient sur une vidéo d'incidents ayant mani - festement eu lieu au Kenya, et introduite dans le dossier comme une "preuve" par le bureau de Bensouda. "La Défense rappelle ici l’incident concernant la vidéo CIV-OTP-0020- 0558, communiquée à la Défense par le Procureur en tant que pièce étayant l’existence d’un prétendu massacre à Yopougon mais qui s’est avérée avoir été filmée au Kenya en mars 2009. Le
Procureur a tenté ensuite de «rattraper» cette erreur en confirmant à la défense ce qu’elle avait découvert, à savoir qu’il s’agissait d’un film réalisé au Kenya, mais de façon dissimulée, en transmettant cette information pour - tant essentielle à l’appréciation de la crédibilité du témoin P-10630, sous la règle 7731, et non sous l’article 67 du Statut comme il aurait du le faire." Une légèreté de nature à remettre en cause l'ensemble des vidéos produites par l'Accusation."La défense n’ayant dis - posé ni du temps ni des moyens pour faire procéder à des analyses tech - niques des autres vidéos transmises par le Procureur, ces éléments devraient être reçus avec circonspec - tion par la Chambre", conclut Emmanuel Altit.         

La vidéo des manifestants du RDR por- tant armes lourdes objet de manipulations


Le statut de Rome, beaucoup d'observateurs l'ignorent, contraint le procureur auprès de la CPI à enquêter à charge et à décharge. Du coup, il est obligé de fournir des éléments tendant à innocenter l'accusé. Comment le faire sans escamoter un raisonnement oral particulièrement fragile et diabolisant, qui veut par exemple faire croire à la Cour que les FDS faisaient face, à Abidjan, à des manifestants désarmés qu'elles assassinaient da façon éhontée ? L'Accusation s'est en tout cas crue obligée de fournir à la Cour la vidéo montrant, comme le résume la Défense, "une manifestation à laquelle participent des partisans Pro-Ouattara lourdement armés". Mais elle s'est débrouillée d'abord pour ne pas la "clarifier". "Cette pièce a d’abord été communiquée à la Défense le 15 mai 2012 en tant que pièce à décharge, sans précisions." Bien entendu, l'absence de précisions rendait la pièce "muette". Manœuvre trop grossière dans la mesure où cette vidéo est tout de même particulièrement "célèbre"? En tout cas, le 17 août 2012, le Procureur communiquait à la défense une autre vidéo, identifiée par un autre code alphanumérique, mais qui montre les mêmes images que celles de la vidéo précédente. Pour introduire une forme de doute, l'accusation indique qu'il s'agit d'images "dites" d'une manifestation du RHDP à Abobo. Mais la manifestation n'est pas datée. Le 17 janvier 2013, signe de sa grande incompétence - ou d'une forme de fatalité - le procureur donne le bâton pour se faire battre en communiquant une nouvelle fois, comme une nouvelle pièce, la vidéo de la manifestation. Cette fois-ci, l'Accusation affirme que les images ont été tournées le 3 mars... c'est-à-dire le jour même de la fameuse marche des femmes d'Abobo. En datant cette vidéo du 3 mars, le pro - cureur affirme que les manifestants pro-Ouattara étaient dotés d'armes lourdes à Abobo... ce qui laisse penser qu'ils ont pu "sacrifier" les "sept femmes". Un mois plus tard, se rendant compte de son erreur grossière de stratégie, le procureur "poste" de nouveau la même vidéo. Bizarrement en tant que pièce à charge, censée incriminer le camp Gbagbo ! Puis, il joint la fameuse vidéo à ses observations écrites le 3 mars 2011. Elle est accom pagnée "d'un screenshot qui aurait été réalisé le 24 février 2011". Cette technique viole, selon la Défense, "toutes les règles de communications des pièces". La Défense entend en tout cas profiter à fond de la stratégie erratique du bureau du procureur. En soulignant que "le seul élément portant sur la date où ces images ont été prises est celui donné par le Procureur le 17 janvier 2013, les images ont été tournées le 3 mars 2011. C’est le seul élément daté se trouvant au dossier et figurant dans la liste de preuve définitive du Procureur", écrit Altit. Au-delà des controverses juridiques, il est évident que cette vidéo prouve qu'il y a eu des manifestations pro-Ouattara où des manifestants non armés cohabitaient avec des miliciens dotés d'armes lourdes. Ce qui signifie que le mythe des FDS affrontant des activistes non armés tombe. Et qu'il est nécessaire d'identifier les morts, de savoir précisément quand et comment ils sont morts, notamment à travers des autopsies rigoureuses et des expertises balistiques... avant d'accuser facilement non seulement le "camp Gbagbo", mais Laurent Gbagbo lui- même. De plus, si ces images de gué - rilla urbaine datent effectivement du 24 février 2011, c'est que la théorie de l'Accusation qui veut faire débuter "un conflit armé non international" en Côte d'Ivoire le 25 février 2011, s'effondre d'elle-même;

Sur la vidéo des "sept mortes d'Abobo", la Défense persiste et signe : "Il s'agit d'un montage".


Menacé par les grognards du RDR qui ont prétendu vouloir porter plainte contre lui - sans suite ! -. Maître Altit continue d'exprimer une forte défiance au sujet de la fameuse vidéo des "sept mortes d'Abobo". Dans ses "soumissions écrites", il s'explique plus clairement que dans le cadre de l'audience de confirmation des charges. Et donne quelques arguments techniques qu'il n'est pas possible de rejeter du revers de la main en dehors d'une expertise en bonne et due forme. "A l’appui de la thèse du massacre, le Procureur présente à la Chambre une vidéo, faite de morceaux disparates juxtaposés, sans lien les uns avec les autres. Il est possible de distinguer au moins trois parties différentes. Premièrement, la prise de vue d’un groupe de femmes du RDR, quelques dizaines, loin des trois mille manifestantes annoncées par l’Accusation ; on y voit d’ailleurs aussi des hommes. Deuxièmement des véhicules blindés passant rapidement sur une grande route, sans que l’on puisse savoir si c’est au même moment ou au même endroit que se déroule le regroupement des femmes. Il est intéressant de noter qu’il n’y a aucun signe de combat. Troisièmement une femme, censément morte, se relevant puis se ré-allongeant, apparemment sur l’ordre d’un homme. Il s’agit donc d’un montage, au sens technique, d’élé - ments provenant probablement de sources différentes et peut-être filmés à des moments et en des lieux diffé - rents. Le Procureur, dans ses soumissions écrites, prétend – contre tout bon sens – qu’il ne s’agit pas d’un montage et que par conséquent les images auraient été filmées dans la continuité130. Un simple visionnage montre l’inanité de cette assertion et permet de mettre en doute l’argumen - tation du Procureur. En outre, cela réduit la crédibilité des témoins à l’ori - gine de l’utilisation de cette vidéo", argumente Altit. Et il enfonce le clou : "Les questions posées par la défense au Procureur n’ont pas obtenu de réponse. Pourquoi n’a-t-il pas enquêté ? Pourquoi n’a-t-il pas fait analyser cette vidéo ? Pourquoi n’a-t-il pas cherché des traces de combats ? Pourquoi n’a-t-il pas fait procéder à l’autopsie des victimes supposées pour savoir si elles présentaient la marque de projectiles lancés par le canon d’un char ou celui d’une mitrailleuse ? Pourquoi n’a-t-il pas examiné d’autre hypothèse ? Et pourquoi d’après lui personne, ni au gouvernement, ni dans l’armée, ni parmi les journalistes étrangers, présents nombreux à cette époque, ne semble avoir été informé d’un tel incident avant le soir ?". Des mystères, beaucoup de mystères que seules des expertises sérieuses peuvent clarifier. On ne peut raisonnablement pas monter un dossier accusatoire sur une affaire aussi grave    en   "faisant son marché"... sur Youtube !                                                                                                                                                                                                         

                                                                                                                             
Par Philippe Brou


Source: Le Nouveau Courrier N°779 du Vendredi 19 Avril 2013






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