A propos de la crise ivoirienne Charles Onana, écrivain franco-camerounais : « Pendant plusieurs années, il y a eu du mensonge »

Dans cette troisième et dernière partie de son intervention, le journaliste d’investigation et écrivain français d’origine camerounaise, Charles Onana, expose le mensonge qui a entouré la crise ivoirienne, la gestion de la crise par l’entourage du Président Gbagbo.

Lundi 30 Décembre 2013 - 07:06


« (…) Si vous voulez, je peux dire à tout point de vue, que vous avez la possibilité de pouvoir gérer  ou même de comprendre comment fonctionne cette censure. Mais, la censure en Afrique est parfois très étrange. Vous ne com- prenez pas pourquoi, on vous interdit de vous exprimer sur un sujet qui parfois n’a absolument rien à voir avec ce qu’on vous reproche ou qu’on pourrait vous reprocher. Moi, j’ai eu la possibilité de vivre la situation avec le dossier de la Côte d’Ivoire pour une raison très simple:  je suis allé au Cameroun pour faire une conférence sur la sortie du livre. Le Cameroun a d’ailleurs été considéré à l’époque comme un pays qui avait beaucoup de sympathie pour le président Laurent Gbagbo. Il y avait beaucoup de camerounais qui avaient énormément de  sympathie pour le président Laurent Gbagbo. Donc, étant originaire du Cameroun, j’y vais pour échanger avec des universitaires. Donc, avec des gens qui réfléchissent, qui analysent, qui lisent et qui sont capables d’avoir une position critique même par rapport à mon analyse. Je reçois donc, le papier du sous-préfet qui dit qu’on ne peut pas faire une conférence sur la Côte d’Ivoire pour non ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat. Mais, je n’ai pas compris la notion de non ingérence concernant un journaliste, un écrivain. La notion de non ingérence concerne d’abord les gouvernements et les diplomates. Et quand vous êtes dans un Etat, on vous conseille de ne pas vous immiscer dans les affaires de cet Etat. Mais, un journaliste, il a parfaitement le droit de critiquer son pays, les pays étrangers et tous les autres. Je prends cet argument pour montrer le niveau d’irrationalité de la censure. Mais, il m’a été clairement dit par un certain nombre de policiers que je connais, qu’il y a eu un coup de fil de l’ambassadeur de France pour que la conférence ne se tienne pas. J’ai trouvé que c’était une mauvaise façon pour le Cameroun de défendre l’image du pays. Parce que le Cameroun avait la sympathie de beaucoup d’Ivoiriens et de beaucoup de personnes pendant le débat électoral.

L’ambassadeur de France a appelé pour interdire ma conférence au Cameroun

Mais empêcher quelqu’un qui est originaire du Cameroun de faire un débat dans lequel le Cameroun n’est pas concerné, c’était une maladresse incroyable. Qu’est-ce qui s’est passé ? C’est qu’en faisant cette interdiction, toute la presse camerounaise s’est mobilisée sur le dossier. Et l’effet a été totalement le contraire de ce que les gens recherchaient. Pendant une semaine, on ne parlait que de cette affaire. J’ai trouvé qu’il y avait une énorme maladresse et c’est pour cela que j’ai dit qu’il y avait une censure irrationnelle. Parce qu’il aurait suffi que la conférence se tienne. Et même qu’on en parle, deux jours après, les gens auraient oublié et on se- rait passé à autre chose. Ce qui est mauvais dans les pays africains quand on veut faire la censure, c’est que les gens sont énervés. Ils le sont parce qu’ils ont peur de recevoir un coup de marteau de la France, des Etats-Unis d’Amérique ou d’une autre grande puissance. Ils agissent dans l’affolement et dans la précipitation et ils font n’importe quoi.  Au détriment parfois du respect de la législation nationale en matière de liberté d’expression. Parfois, ils entrent en contradiction avec leur propre législation parce qu’ils ont peur de la force brutale qui va venir d’un pays développé qui va dire « non, ne faite pas ça. Ne laissez pas faire ça ! ». Tout cela, je pense que quand on n’est pas d’accord avec des gens, on les laisse s’exprimer et on leur apporte la contradiction sur le terrain des idées qu’ils défendent. S’ils ont fait une enquête, on fait une contre-enquête. On trouve des gens intelligents et suffisamment solides pour faire une contre-enquête et apporter la démonstration que ce qui a été dit est faux. Mais, on n’interdit pas comme cela, de façon brutale.
Ça discrédite inutilement les pays et les dirigeants. Et puis, ça ne fait surtout pas avancer le débat. (…) Vous savez, il y a une chose qui est désagréable. C’est quand vous avez affaire à des gens intelligents qui mentent mal. Parce que quand on est stupide et qu’on ment, ce n’est pas grave. On n’a une excuse. Parce qu’on est stupide. Mais quand vous avez des gens intelligents qui mentent mal, ils ont le choix : ou rester intelligents et ne pas s’exprimer – ce qui est une preuve de leur intelligence – ou quand ils décident de s’exprimer, ils doivent le faire de façon intelligente. Mais, ils ne peuvent pas mentir comme des gens stupides. Et dans le cas de la Côte d’Ivoire, vous avez beaucoup de gens intelligents qui se sont comportés comme s’ils étaient stupides. Et, ils ont menti de façon maladroite pendant plusieurs années. C’est pourquoi, beaucoup de journalistes ne peuvent pas donner un point de vue contraire à ce qu’ils ont dé- fendu eux-mêmes. Surtout quand ils savent que ce point de vue est mensonger. Il y a tellement de choses qui ont été dites sur la Côte d’Ivoire et sur le président Gbagbo que moi, j’ai voulu que même des journalistes ou des chercheurs ou des académiciens qui ont écrit sur le président Gbagbo et sur la Côte d’Ivoire écoutent deux Français qui ne peuvent pas être soupçonnés d’être proches du président Gbagbo. Qui ont vécu les évènements de Côte d’Ivoire de l’intérieur et qui les ont vécus comme observateurs. Il s’agit de l’ambassadeur Renaud Vignal et du sénateur Guy Penn. Il était conseiller à l’Elysée. Il connaissait très bien la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny. Il a travaillé avec lui quand le président Mitterrand est arrivé au pouvoir.  Il était considéré par la gauche comme le Foccart du parti socialiste. Comme le Foccart de la gauche.

Ils ont menti de façon maladroite pendant plusieurs années

Donc, son point de vue son rapport qu’il a fait en 2003 est totalement contraire à ce que rapportait les journalistes, les académiciens et les dirigeants politiques français. L’ambassadeur Renaud Vignal qui était sur place. Qui était chargé de représenter la France  en Côte d’Ivoire a fait des rapports qui étaient totalement en contradiction avec ce que pensaient un certain nombre de journalistes, d’académiciens et de responsables politiques français. L’objectif aussi de ce livre, c’est de ramener les gens à un peu d’humilité quand ils font des déclarations et des analyses péremptoires sur l’Afrique. Gbagbo, je l’ai entendu dire un jour que le problème avec les occidentaux, c’est que quand il s’agit de l’Afrique, les gens deviennent subjectifs. C’est-à-dire qu’ils perdent la faculté de raisonner de façon rationnelle. C’est peut-être le  contact à l’exotisme africain qui rend un peu les gens irrationnels. Ou le contact avec le soleil. C’est possible. Mais, on n’est pas obligé de devenir irrationnel quand on parle de l’Afrique. Si on fait une analyse sociologique en France, on doit aussi être capable de faire une analyse sociologique en Afrique sans porter atteinte à l’ana- lyse scientifique. Quand on porte une analyse sur les rapports de pouvoir en France, aux Etats-Unis ou en Angleterre, on doit être capable d’utiliser les mêmes paramètres rationnels de scientificité pour faire une analyse sur un système de pouvoir en Afrique. Ça ne change pas. Le contexte est différent. Les acteurs sont différents. Les paramètres internes sont différents mais les éléments scientifiques sur lesquels repose une analyse ne changent pas. Ce qui est étonnant, c’est de constater que les journalistes, les académiciens, des gens plus ou moins respectables perdent complètement toute rationalité dans l’analyse rigoureuse de ce dont il est question quand ils sont en face d’un sujet africain. Et dans le cas de la Côte d’Ivoire, c’est exactement cela. Pendant dix ans, vous aurez du mal à trouver quelqu’un qui peut-être n’aimait pas le président Gbagbo, peut-être n’aimait pas le Fpi, peut-être n’aimait pas Mme Gbagbo, peut-être n’aimait pas les gens qui entouraient le président Gbagbo, mais qui fait une analyse rigoureuse de la situation. En montrant objectivement les paramètres internes et ex- ternes qui ont participé à la crise et qui ont permis que la Côte d’Ivoire se trouve dans une escalade de violence au point que le divorce survienne entre la Côte d’Ivoire et la France. Sur un tel dossier, soit on est entièrement pour le président Gbagbo, soit on est entièrement pour la France, quand on est analyste. Ce sont des positions qu’on laisse soit aux militants ivoiriens ; soit aux militants français ; soit aux hommes de pouvoir français, soit aux hommes de pouvoir ivoirien. Mais si on est observateur extérieur, journaliste, on doit pouvoir regarder les choses de façon impartiale. Et ça, les gens ont encore le voile sur les yeux quand ils doivent regarder le continent africain. Je comprends. C’est peut-être le résidu de la colonisation dans la mentalité de beaucoup de gens.

Pour une fois, la France s’est retrouvée en face de gens qui n’étaient pas médiocres

Il y a quelque chose que j’ai noté dans toute cette enquête, et ça peut être confirmé par les Français. Le président Gbagbo n’a jamais été anti-français. Les Français ont eu peut-être raison, peut-être tort de le considérer avant de travailler avec lui comme un ennemi de la France. Je pense que ça a été une erreur grossière d’analyse. Parce qu’ils étaient probablement habitués à travailler avec des présidents comme Konan Bédié, comme Robert Guéi, qui venaient leur présenter la liste des gens qu’ils devaient nommer dans leur gouvernement. Des gens qui étaient fonda- mentalement médiocres. Pour une fois, après Houphouët- Boigny, la France s’est retrouvée en face de gens qui n’étaient pas médiocres. Lau- rent Gbagbo n’était ni un inculte, ni quelqu’un de totalement irréfléchi ou de quelqu’un de soumis. Je pense que ça a déstabilisé beaucoup les dirigeants français. Au lieu de prendre le temps de travail- ler avec ce Monsieur, ils ont décidé de le combattre, sans chercher réellement à savoir, ce qu’il pensait, où il allait et où il voulait amener son pays. C’était quand même à lui, puisqu’il a été élu, d’amener son pays dans la direction qu’il voulait. Il n’appartenait pas aux autorités françaises de venir empêcher ni entraver le processus démocratique qui a été déclenché en Côte d’Ivoire. J’ai aussi noté que du côté ivoirien, dans le camp Gbagbo beaucoup de personnes qui ont travaillé avec lui attendaient qu’il ait des réponses à toutes les questions. Je ne crois pas que beaucoup de ce que je sais sur le plan géostratégique, sur le plan géopolitique, les Ivoiriens se sont donné beaucoup de mal à  trouver des solutions originales à proposer au président Gbagbo. C’est un défaut qu’on ne retrouve pas seulement en Côte d’Ivoire, mais dans beaucoup de pays africains. Où les gens qui sont autour du président sont généralement là pour le flatter, lui dire des choses qui leur permettent, eux, de rester à leur fonction, à leur place etc. Mais pas des gens qui sont capables de proposer des solutions originales de sortie de crise en essayant de passer des nuits blanches à chercher des solutions. Dans le cas des pays occidentaux, vous trouvez toujours, quand on veut mener une action quelque part, des équipes de personnes qui se mobilisent pour trouver une solution précise à une question. En Afrique, si le chef est intelligent, il peut trouver une solution.  Et si à côté, il y a des gens qui ont de bonnes idées, il faut empêcher ces personnes d’avoir accès au président. Parce que ces gens qui ont de bonnes idées peuvent faire de l’ombre à ceux qui n’en ont pas, qui sont autour du président et qui ont beaucoup d’influence sur le président. Ce système entretient la médiocrité. Et la façon avec laquelle la crise ivoirienne a été gérée par les Ivoiriens, je suis désolé de le dire, a été d’une très grande médiocrité par rapport aux enjeux qui étaient en cause.

Certains collaborateurs de Gbagbo l’ont trahi

Par rapport à la force, l’agression et l’agressivité des Français en face, il fallait, à ce moment-là, utiliser tous les génies pour pouvoir aider le président à trouver différentes solutions originales qui au- raient mis les gens en difficulté. Certaines solutions ont été trouvées, par exemple, en 2011 avec l’histoire des banques. On a vu effectivement le résultat que ça a produit. Mais pourquoi on n’a pas vu cela en 2003 ? Pourquoi on n’a pas vu cela en 2004? Pourquoi pendant tout le déroulement de la crise en 2006 et 2011, on n’a pas réussi à multiplier les solutions originales pour que la Côte d’Ivoire se retrouve en situation de déborder les stratèges français qui avaient une vision négative et qui voulaient enfermer la Côte d’Ivoire dans une voie sans issue ? Je pense qu’il faut être honnête de dire que oui, les Français ont eu tort de juger Gbagbo avant de travailler avec lui sur des bases saines, mais il faut avoir aussi l’honnêteté de dire que les Ivoiriens, je parle des collaborateurs du président Gbagbo qui avaient les responsabilités et qui avaient la confiance totale du président Gbagbo, certains l’ont trahi. D’autres n’ont pas été à la hauteur de la tâche qui était la leur pour aider le pays à passer à un stade supérieur. Je crois que les Ivoiriens honnêtes, bons observateurs, savent qui sont ceux qui ont trahi, ceux qui n’ont pas été à la hauteur de leurs responsabilités. Et ça permet d’expliquer à la fois, les insuffisances qui ont été les insuffisances de sortir la Côte d’Ivoire la tête haute dans cette crise. Je parle de la période charnière qui touche à la rébellion. C’est vrai que le gouvernement Gbagbo était rempli de gens qui étaient dépourvus d’expériences parce que c’était la première fois que beaucoup d’entre eux venaient aux affaires, au plus haut niveau. Mais ce n’est pas une excuse quand vous avez la responsabilité d’un Etat, vous avez la vie de millions de gens entre vos mains. Et par rapport à cela même s’il faut passer des nuits blanches à travailler, il faut le faire.  Je ne suis pas sûr que beaucoup de gens ont fait cela où s’ils ont fait cela peut-être que leur niveau était inférieur aux enjeux.

Les Africains ne peuvent pas faire l’économie d’un travail acharné

En Afrique, il faut que les gens comprennent que quand vous êtes un pays riche qui est convoité par des multinatio- nales, par des groupes mafieux, par des Etats etc., vous devez décupler vos intelligences pour défendre votre pays. Vous ne pouvez pas vous contenter d’un travail moyen ou moyen supérieur en croyant que vous allez vous en sortir. Parce qu’en face vous avez des équipes de titans qui sont là pour penser à désta- biliser le pays. Les Africains ne peuvent pas faire l’économie d’un travail acharné et je dirais même un travail surhumain pour s’en sortir. Et je crois que jusqu’à présent, ils ont un peu négligé. Ils croient qu’une fois que la crise s’est terminée, c’est fini, on peut commencer à tra- vailler, on peut boire la bière sous le soleil, il fait beau, on est dans un pays qui est bien. Quand la crise se calme ou s’apaise, les autres continuent de travailler  pour vous déstabiliser. Ils réfléchissent à d’autres stratégies. Mais il faut qu’eux-aussi réfléchissent à différentes stratégies de manière à ce que le président ne soit seul à penser à tout. Même si vous êtes un génie à la tête de l’Etat, quand vous devez être la seule tête qui doit systématiquement penser, réfléchir, analyser pour les militaires, pour les diplomates, pour les fonc- tionnaires pour les policiers et pour les services de renseignements  ce n’est pas possible. On ne peut pas s’en sortir, et ça il faut que les Ivoiriens aient l’honnêteté d’avoir une autocritique sévère pas contre le président Gbagbo, mais sur leurs insuffisances à épauler le président Gbagbo dans la volonté qui était la sienne de sortir son pays des anciennes et vieilles habitudes.    

Propos retranscrits par Coulibaly Zié Oumar et César Ebrokié Source : Le Gri-Gri international

 Publié par Notre Voie N°4603 des samedi 28 & dimanche 29 décembre 2013




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