5 mai 1889: demain 400 "nègres", kanaks et annamites seront les stars de l'Expo universelle.

Jeudi 10 Mai 2012 - 07:43


image d'archives
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L'Expo de 1889, ce n'est pas que la tour Eiffel, c'est aussi un immense village indigène offert à la curiosité des visiteurs.
Le 5 mai 1889, quelque 400 Africains campent sur le Champ-de-Mars. Ce n'est pas une manif de sans-papiers avant la lettre, mais les habitants du village indigène de l'Exposition universelle qui ouvrira officiellement ses portes le lendemain, à l'aube. Ils sont impatients de découvrir les têtes des dizaines de milliers de visiteurs blancs qui viendront les dévisager comme des bêtes curieuses. La curiosité vaut dans les deux sens. Ces Africains, Kanaks et Annamites ne s'en doutent pas, mais ils seront l'une des attractions phares de l'Exposition ! Ils ont l'immense honneur (!) d'être les habitants du premier "village indigène" organisé dans le cadre d'une "exhibition ethnologique". Plusieurs expositions précédentes en
Europe et en Amérique ont déjà montré de petits groupes d'individus, ou même des personnes seules, parfois même dans des cages. Mais plus de 400 "sauvages" répartis dans plusieurs villages, c'est du jamais-vu. Le gouvernement de Carnot garantit l'authenticité des Sénégalais, Gabonais ou Congolais ramenés de leurs forêts primitives ! Il s'agit de vraies pièces ! Approchez, approchez ! Touchez ! Certains savent même parler et, qui plus est, français !
L'Exposition universelle, c'est l'occasion de montrer avec orgueil les indigènes de ces colonies, d'exhiber ces sauvages qui, grâce à la civilisation, sont tirés de leur obscurantisme. Ces êtres primitifs entre animaux et hommes, ces maillons manquants de l'évolution humaine. Faute de fossiles de nos ancêtres, voici des nègres ! Pendant près de 6 mois, des centaines d'indigènes, des Africains en majorité, sont présentés aux 28 millions de visiteurs, répartis dans une demi-douzaine de "vrais" villages, déployés sur l'esplanade des Invalides. Les brochures expliquent aux visiteurs que leurs habitants vivent, travaillent et s'amusent exactement comme au pays. Il y a là des Arabes, des Kanaks, des Gabonais, des Congolais, des Javanais, des Sénégalais... Les visiteurs, mais aussi les scientifiques se précipitent. Pour une fois qu'ils ont l'occasion d'observer, de palper, de parler à ces primitifs sans avoir à courir à l'autre extrémité du monde.
Fantasmes du Blanc
À vrai dire, les villages ne sont pas construits dans un souci de vérité absolue, mais plutôt dans le but de répondre aux fantasmes du Blanc. Décors, costumes, accessoires... sont censés représenter leur "milieu naturel", mais tout est mis en scène, caricaturé, stéréotypé. Par exemple, le village pahouin (tribu habitant la rive droite de l'Ogooué) n'est pas habité par des Pahouins, mais par des Adoumas et des Okandas. "Au premier abord, on ne percevra pas grande différence entre ces deux races, et tous ces nègres sembleront appartenir au même type", note alors Louis Rousselet. À propos du village sénégalais, le même auteur remarque : "Ici, c'est la mare où nous voyons accroupie une des femmes du village, dont les attributions sont de laver le linge des habitants. Et vous pouvez être certains qu'elle ne chôme pas. Les nègres sont propres et aiment à porter des vêtements toujours frais."
On demande même parfois aux indigènes de jouer la comédie ! Des femmes aux seins nus se livrent à des danses soi-disant guerrières, des hommes battent tambours en inventant carrément des rituels pour l'occasion. Ce qui marche très bien auprès des visiteurs, ce sont les combats, forcément simulés... Pas question de décevoir le public venu chercher de l'exotisme. On leur demanderait presque de se bouffer entre eux juste pour confirmer aux Blancs qu'ils ont raison de les croire cannibales.
 
Liberté, égalité, fraternité
 
Pour autant, les indigènes présentés ne sont pas des comédiens engagés pour l'occasion. Ils ont été recrutés dans leurs pays d'origine par des impresarios ou des chefs d'expédition, aidés souvent par des chefs de village, les fileurs de l'époque... Ils sélectionnent les beaux spécimens, leur font passer de véritables castings. Le public de l'Exposition universelle se croit souvent au zoo, n'hésitant pas à railler à voix haute les traits simiesques. On compare ces sauvages à des singes, montrant du doigt leurs lèvres énormes, leur teint huileux, leurs cheveux crépus. Comme devant la cage d'un singe, certains visiteurs jettent de la nourriture, des babioles. Ils se moquent des indigènes malades, tremblant à la porte de leur case... Ils sont là pour se marrer, ils n'ont sûrement pas payé pour pleurer sur leur sort.
En marge de l'Exposition, loin du cadre officiel, d'autres impresarios indépendants ont compris qu'il y avait de l'argent à se faire et ont, eux aussi, installé des villages. C'est le cas du Hollandais Godefroy qui exhibe des Angolais rue Laffitte. Tandis qu'un certain Gravier installe 18 Accréens (des Ghanéens de la région d'Accra) au 62 quai de
Billy (actuel quai Branly). Il les avait déjà montrés à Amsterdam en 1880, mais, fait curieux, ils étaient alors 23. Que sont devenus les cinq manquants ? Nombreux sont les participants à ce genre d'exhibition qui ne rentreront jamais chez eux, victimes de maladies occidentales comme la variole, la tuberculose... Des victimes collatérales... On oublie alors que l'Exposition universelle de 1889 est censée symboliser le centenaire de la prise de la Bastille, et la devise républicaine : liberté, égalité et fraternité.
 
Frédéric Lewino et Gwendoline Dos Santos
Source: Le Point.fr- Publié le 05/05/2012 à 00:00





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